Corps vivre

La vie est un corps. Un corps à corps. C’est ce matin, durant ma balade à vélo. Je fais du vélo vers 8h ou avant, selon la chaleur. Ce matin la phrase m’est venue.La vie est un corps à corps. Je devais trop faire la danseuse le cul au dessus de la selle, ou plutôt non, j’étais en roue libre sous les arbres. Je prends essentiellement des chemins qui ne montent pas au delà du raisonnable. Mais je monte quand même, au début de la balade, vers le petit hameau.

C’est la première étape de mon tour du village. Mon Graal. Je m’étais donné deux mois pour faire la mini côte à vélo. Progressivement, mètres par mètres, je me voyais y arriver lentement. Mais les progrès vont vite et le coeur s’adapte parfaitement, même un mauvais coeur comme le mien. La première fois que j’ai attaqué la côte, je me suis fait peur. Je suis descendue rapidement du vélo pour continuer à pied. Je ne vois pas de honte à poursuivre en marchant, j’aime bien pousser mon vélo. Je marche et je fais du vélo, c’est tout, celui qu’est pas content je l’emmerde. D’ailleurs ils passent tous devant avec un petit « bonjour ».

Délicatement plusieurs premières fois se sont glissées sur cette côte vers le hameau. D’abord aller jusqu’à la limite où le ruisseau commence. Après, réussir à pédaler jusqu’aux ombres, puis jusqu’aux ombres plus loin. Une semaine après, grimper jusqu’au tournant fatidique, celui qui entame un raidillon final. Celui là je ne pensais pas me le faire déjà. Et puis si. Un matin où tu as bien dormi, un matin où rien n’entrave ton esprit, un matin de gosse qui saute sur un trampoline, un matin où l’on se jette d’un coup dans la mer en courant sans s’arrêter. Cela montait sans heurts, d’une ombre à l’autre, quelques mètres en plein soleil puis être dans le tournant. Je crois que j’avais un compte à régler avec quelque chose ce matin là, je respirais tranquillement, mon coeur ne s’arrêtait pas, pas aujourd’hui. J’ai passé ce cap et j’ai monté lentement le raidillon avec au bout, le deuxième tournant, là où se construit cette maison, cette maison dont je pensais depuis quatre ans « En voilà une maison vide un peu abandonnée qui est sur un emplacement génial ». Et je suis arrivée au hameau. Parce que la vie est un corps à corps.

Je vieillis et mon corps reprend la main. Je sais que si je le lâche d’un millimètre, si je l’oublie, si je le délaisse et ne lui demande pas de m’en mettre un bon coup dans la tronche, alors il va se dépareiller, se ramollir, et je vais me noyer. Me noyer dans mes pensées. J’apprends la discipline de chaque jour : activer jambes, bras, fesses, cou, épaules et dos et tout ce qui suit. Mercredi je vais à la piscine mal en point, un gros noeud s’est encore fiché en plein centre, rien ne s’écoule comme il faut, le tourment tourne. Je vais à la piscine et il me faut dix aller-retour mais au bout de ces longueurs de nage, au bout de ce corps à corps, mon esprit est redevenu libre, l’eau a avalé ma douleur.

Mon corps est devenu mon principal allié et mon premier ennemi. Il est le réceptacle de ma vie et de ma mort, il les engrange, les recycle, les stocke, toutes ces vies et ces morts. Ma vie est mon corps à corps. C’est tout à fait dérisoire, il faudra bien mourir, il faudra aussi peut être sombrer dans le désespoir, il faudra capituler, mais je voudrais qu’on s’entende, mon corps et moi, qu’on s’entraide et qu’on prenne soin l’un de l’autre. Lui de mon mental, moi de son corps.

Rupture grecque

Je ne suis allée qu’une fois en Grèce.

Quelle idée nous a pris, la file d’attente au CROUS était sans fin, tous les étudiants allaient en Grèce et prenaient des Pass voyages !

Il était très brun et poilu, elle était châtain avec une frange coupée au couteau sur un front haut. A seize ans ils vivaient presque ensemble, l’année suivante la clé du premier appartement. Le Couple. Les premières vacances de couple, elle a 18 ans il en a 21,  après deux ans d’amour fébrile.

Fiasco total. J’en ai d’ailleurs gardé une hantise des vacances à deux.,

Le train jusqu’à Brindisi à l’époque des Brigades rouges. 7h de retard, alerte terroriste. Le bateau et la traversée du nord du pays en car. Enfin on se pose mais aucun hébergement n’est libre. La plage est sale. Ils sont épuisés.  C’est août, bien sûr, ils ont tout faux. Le train qui descend vers Athènes prend son temps, le plus souvent à 30km/h. Chiottes bouchés, pas de place assise, des arrêts en rase campagne, la chaleur gagne et son découragement. On ne pense même plus à l’arrivée, on ne sait plus quand on est partis. Une journée peut être ?

Athènes. Ville de la délivrance, ville de ville, ville de la révélation. Elle n’avait aucun goût pour les pierres ou l’Histoire. Elle visait la psychologie. Elle aimait la philo qui l’aimait aussi. Petite on lui disait que la lecture de base était celle des mythologies grecques, on lui fourrait les classiques dans les pattes, mais elle n’a rien lu.

Elle erre sur le site de l’Acropole et lit enfin les bases pour comprendre ce qui l’entoure. Un choc. Un choc premier comme une première fois comme un déferlement primitif et puissant, qui change tout son regard. Son regard sur le Monde, sur le passé, sur sa personne, sur sa place à elle. 18 ans, ce n’est pas trop tard. De la tête au pied elle converse avec les statues des déesses. Elle les mange des yeux, comme un bébé dans les bras de sa mère. Elle ne veut rien d’autre. Tout autour disparait, est inutile et stupide. Au retour à l’hôtel elle ne veut plus de lui. Ils pleurent, c’est pathétique. Elle se débarrasse de lui, elle ne veut plus de ce qui était. La ville l’enchante. Les restaurants, les plats, la langue, les gens, les cafés pleins de marc de café au fond de la petite tasse et les biscuits qu’on y trempe. Sucre, olive, saveurs, chaleur humaine. On peut quitter à Athènes et n’avoir peur de rien en 1978.

Ils cherchent une île déserte. Quelques pastèques, des méduses, du pain, des tomates. Ils restent amis. Ils rentrent ensemble. Des vies vont changer.

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