Ben voyons ( on va voir)

Notre maison qui est en vente a accueilli ses premiers visiteurs ce midi. J’étais très concentrée, je n’ai rien pu faire d’autre le matin que me préparer et préparer la maison. Je n’ai jamais vécu cela, c’était une première fois pour moi et la maison.

J’avais allumé le poêle, nous avons un poêle qui est un être à lui tout seul, un objet animé de luxe, comme dit le ramoneur qui se prosterne devant lui  » Il sera encore là quand vous serez morts. J’ai le même. ». En haut il a une jolie porte en verre qui ouvre sur un petit four. Ce poêle est l’âme de la maison et nous ne devrions pas envisager de partir sans lui. On va pleurer.

Le couple de visiteurs était sympa. La dame un peu stricte, pas du genre à sauter au plafond, très très sérieuse. Donc je ne sais pas ce qu’elle a pensé. L’homme était british, classieux, sportif, charmant. Je les aime comme cela. Mais il a tout de suite dit qu’il ne dirait rien car c’était l’achat de Madame. C’est elle qui décide. Je ne pense pas qu’elle soit emballée, je la sens trop propre sur elle. Notre maison aime les gens un peu olé olé. Peu importe, cela fut plaisant. La chatte Tina a fui, elle ne veut pas de visites. La dame visiteuse a aussi une chatte a dit le monsieur, ce qui est bon signe. Il n’y avait pas de soleil, ils n’ont pas vu la vue, le soleil est arrivé une heure après eux, c’est un signe. Mais ils connaissent le Vercors par coeur, ils imaginaient très bien le paysage.

Je suis entrain de m’en remettre. Je garde un pressentiment que cette maison va se vendre assez vite, je ne sais pourquoi. On va pleurer. Mais bon. La vie pousse. Nous repartirons vers la ville, beaucoup de choses nous manqueront mais nous avons grandi au coeur des villes, elles sont remplies de souvenirs d’enfance, entre autre. Il n’y a pas de choix raisonnables, équitables, chaque choix blesse d’un côté et répare de l’autre. C’est un challenge d’adaptation. Il faut être fou pour déménager, changer de département, de région, de pays. Il faut ne pas pouvoir faire autrement. On a cela dans les gênes. Il faut être inconscient. Je n’ai jamais eu l’inconscience de faire un enfant. J’ai l’inconscience de prendre d’autres styles de décisions. Il faut être totalement inconscient pour faire un môme, totalement partant pour l’inconnu total, capable de la chose la plus périlleuse de ta vie. Pas moi. Voilà où j’ai placé ma raison, ma rigueur, ma lucidité : surtout ne pas être mère. Le seul truc sur lequel je ne me suis pas enflammée. Profondément je ne me sentais pas apte, pas seule. Et comme je n’aime compter que sur moi-même, c’était raté d’avance. Pas question de courir le risque, la folie, d’élever seule un enfant, et encore moins de lui imposer un divorce. Non, c’est trop fragile ces bêtes là et moi trop studieuse et trop consciente. Je ne sais pourquoi je parle de cela, peut être parce que nous venons de garder les filles d’un ami pendant trois jours et que chaque jour on s’est dit  » Mais quel bonheur de ne pas avoir eu de gosses au quotidien ! Tous les jours, toutes les heures, tous les repas. ». Heureux soient ceux qui aiment cela. Je les comprends et je les admire. Un enfant et un seul, à la rigueur, dans des conditions optimum d’amour, de pognon, de famille aimante autour, après avoir passé suffisamment d’années à travailler sur toi avant.

Je ne voulais pas parler de cela. Je voulais parler des élections 2017. J’ai réalisé, la semaine dernière, une chose capitale. J’ai entendu à la radio que les fonctionnaires, surtout ceux en face à face avec  » le public » comme les agents d’accueil, annonçaient un vote massif pour le FN. J’ai appris aussi que bien des enseignants basculaient vers le FN par un dégoût total de la gauche actuelle, et par dépit plus que par conviction, allaient voter FN. Non mais là c’est le comble. Je sais aussi que la moitié des syndiqués ont déjà basculé. Je sais aussi que je suis dans une minorité totale. Je ne ferai aucune différence dans les prochains votes. Je peux voter ce que je veux, cela ne changera rien. Oui, c’est horrible de dire cela. Faites moi changer d’avis.

Finalement j’ai réalisé que la question se renverse, au moins dans mon esprit obtus. La question maintenant n’est plus  » Mais comment peut-on voter F. N ??!!!! » Non la question est  » Qu’est ce qui fait qu’il y a encore des personnes qui jamais, jamais et jamais ne voteront FN ?? ». C’est ça la question. Petit à petit ce que je nomme « bascule », ce basculement vers l’acceptation de l’extrême droite, l’adoucissement du regard, la possibilité de « tenter », s’est créée. A fait son nid. Il est inutile de dénigrer les futurs votants FN, on va constater qu’ils sont partout, dans toutes sortes de catégories socioprofessionnelles par exemple. Pourtant il reste des individus rebelles, un village éclairé et indéboulonnable peuplé de petits êtres poilus qui ne voteront jamais jamais mais jamais FN. Pourquoi ? Pourquoi le basculement est-il impossible chez ces gaulois à poils perdus dans leur grotte ? Pourquoi, eux, fixent-ils une limite infranchissable sur le chemin vers l’extrême droite, là ou d’autres la sautent allègrement ? Peut être parce que ceux qui sautent le gué se foutent royalement des personnages politiques qui ne sont à leurs yeux que des bouffons, et puisque rien de concret ne résulte des élections alors « fuck the systeme » « fuck les partis », on s’amuse, on pisse dans l’urne parce qu’on ne croit plus en rien d’autre ? Nous autres petits gaulois poilus dans la grotte fermée à l’extrême droite nous nous référons à de vieilles valeurs : le Gaullisme, la Résistance, les droits acquis, sur l’avortement par exemple, la pluralité des peuples, l’ouverture,  la solidarité. On voit même le fascisme au fond du trou de l’extrême droite et pas seulement par le petit bout de la lorgnette, et racontez cela à un votant FN il vous rira au nez : on affabule, on parle d’un autre temps, d’une autre vie, on est totalement à côté de la réalité de maintenant. Ils n’ont pas tort ? On se stresse pour rien, on fait tout un pâté avec rien du tout. Ben voyons.