Encourager les malades

Belle matinée aujourd’hui. J’ai vu deux personnes qui m’ont enchantée par leur forme.

La première est en chimiothérapie. Je n’étais pas venue dans la ville pour la rencontrer. Je suis allée chez elle en mai. Un long processus de lutte était engagé mais pas encore la chimio. On se connait peu, j’ai travaillé avec son épouse. Nous avions bu un thé et j’avais amené des biscuits sans gluten et sans sucre (au miel). Ils m’avaient demandé des recettes. Depuis juin les séances mensuelles de chimio ont commencé. Pas de nouvelles depuis ma carte postale début aout. Je savais qu’il était dans le « trou », au noir du tunnel. Je me souciais car cette année les investigations médicales ne font que révéler des métastases.

J’achète un journal pour aller attendre au café l’amie avec laquelle j’ai rendez-vous sur la place du marché. Un homme est immobilisé à la caisse à ma droite. Je me tourne et il me dit bonjour. C’est à ses yeux que je le reconnais, à son regard bleu. Pour le reste il est un nombre d’os sur pattes, et a vieilli de dix années, il porte une casquette sur un crâne que je sais dégarni. On sort dehors, à l’ombre, sur une place pavée avec un jet d’eau curieux. On discute. Je suis ravie de le voir debout. Je lui demande des nouvelles. J’écoute, je comprends, je commente, je l’encourage, je comprends ce qu’il vit étant donné que vivre une chimio est quand même une des choses les plus effroyables à vivre, surtout les premiers mois. Tu prends un ordinateur, tu le vides, tu le reformates totalement. L’ordinateur n’a pas de cellules vivantes, pas de globules, il ne souffre pas. L’humain se retrouve en pièces détachées dans un corps qui n’en est plus un. Comment veux-tu que l’esprit s’anime ? Il m’explique qu’après les deux premières séances il a pensé tout abandonner. Juste pas possible. Il fallait mourir, quoi d’autre ? Quelle force ? Quelle énergie, quelle envie ? Terrassé. Puis les doses ont été mieux adaptées et le voilà au deux tiers du parcours et il a décidé de vivre et de retrouver ses activités, de reprendre l’idée d’exister à sa façon. Il faisait du jogging, de la natation, du vélo. On en parle. Il est même venu à vélo de chez lui au centre ville, c’est à dire, bien 20 mns pour moi, sans doute au moins 30 mns pour lui en ce moment. Je suis épatée. Il m’explique que la semaine qui suit sa séance il n’est là pour rien ni personne. Quinze jours après, il peut revivre un peu, retrouver le goût et un semblant de force. Puis viennent les jours précédant la prochaine séance et là l’angoisse l’étreint trop.

On discute un bon quart d’heure. J’évalue d’après son visage ce que je peux dire, ce qui va l’aider, je l’écoute, je lui parle de ce que nous avons vécu, et de ce que des amis ont vécu. Comment retourner à la piscine quand tu ne peux plus trop nager. Le fait d’y aller tout simplement, sortir, oser, flairer l’air de la liberté, du retour à la normale, même si au bout de deux longueurs tu ne pourras plus. Il me parle de son « patch- cathéter » qui supporte l’eau… « Mais ça se voit… ». On s’en fout, lui dis-je. « Tout le monde a le cancer maintenant. C’est ne pas l’avoir encore qui est miraculeux. Ne te soucie pas de ce truc, on ne fait plus attention, c’est la vie. Va à la piscine si tu en as la force, baignes-toi juste dans le jacuzzi si tu ne peux rien faire d’autre, ce sera déjà une énorme victoire. ». On se dit « Rien ne sera plus comme avant » . Ah oui. Après, ce n’est plus la même vie ! lui dis-je. Il sourit et regarde dans le vide, loin, la où se trouvent et la vie d’avant et celle d’après. Tout ce chemin devant. Il va adhérer à une association, participer à des groupes, il bénéficie d’acupuncture et de médecines chinoises pour accompagner son calvaire. Je suis radieuse, je le félicite.

Il me répète toutes les cinq minutes, les yeux brillants  » Ah mais comme je suis content, toi tu me comprends quand je parle. » . Il m’explique : il y a ceux qui minimisent  » Ce n’est rien, un mauvais moment à passer… » et ceux qui dramatisent  » Oh mon Dieu c’est terrible ! ». Insupportables, inefficaces, sortez-moi ça de là. Alors il continue de me dire droit dans les yeux  » Je suis content de t’avoir vue, pas parce que je t’ai vue mais surtout parce que toi tu me comprends. ». Je souris, « mais oui..bien sûr… » Je ne dis rien mais ensuite, tandis que je marche pour rejoindre mon amie au marché, puis dans la voiture, puis chez moi, sa phrase me revient et me berce, me fait du bien. J’étais inquiète de ne pas avoir de nouvelles, lui ai-je répété. On se reverra, je dis.

Je n’ai pas de difficultés à parler avec des malades, je parle de la vie, de leurs souffrances, des possibles, des ouvertures, et oui, de la vie, dans laquelle de toutes façons la mort vit aussi. La maladie n’a jamais été pour moi à côté de la vie, en dehors d’elle. La mort est en nous, nous portons aussi de quoi nous rendre malades. Vivre c’est vivre avec son corps autant que son esprit et l’un comme l’autre sont mortels, fragiles, entre nos mains et parfois nous échappent totalement et nous ramènent aux fondements.

L’amie au marché était en pleine forme. Elle revenait de vacances dans sa famille aux Etats Unis. Nous avons travaillé ensemble plusieurs fois, beaucoup de points nous réunissent dont les voyages, l’expatriation, la cuisine asiatique, la curiosité, les arts manuels dans lesquels elle excelle, la passion des enfants et de leur développement, etc. C’était très joyeux, vibrant, à l’ombre d’un soleil cru, devant les étals de fruits et légumes. J’aime beaucoup les marchés entourés de troquets, ou les troquets bordant les marchés. J’ai de merveilleux souvenirs de tels lieux à Rouen dans un quartier vivant et coloré où j’habitais. Nous avons décidé de nous revoir au même endroit pour un pique nique d’automne. Moi, je suis rentrée réchauffée par ces deux rencontres, l’une prévue l’autre surprise. Le sentiment de sentiments partagés et d’avoir été au bon endroit comme il le fallait, puisque , en prime, on me l’a fait comprendre. Une satisfaction, pourrait-on dire. Pas si banale que cela, chaque petite victoire est à célébrer.