Le temps présent

Je vis avec un chat, une chatte douce, calme parfois et fofolle quand elle joue, mais elle joue avec prudence, elle calcule ses coups sur la balle sonore, elle attend souvent, elle observe sans cesse. Jamais un geste plus haut que l’autre si point n’est besoin.

Elle passe son temps allongée sur les radiateurs quand il fait froid. Elle sait tout faire mais ne fait qu’une chose à la fois en y pensant clairement, précisément. Cette chatte est précise et plus mûre que moi.

Dès qu’elle quitte une position de repos, elle fait ses étirements. C’est beau. Pattes arrières, pattes avant, dos cambré. Un maître de yoga. On ne peut pas, jour après jour, la regarder faire cela sans avoir envie de s’y mettre aussi. Lentement, prudemment, les bras au ciel, puis à quatre pattes, dos plat, dos rond, « chien tête en bas » la posture où tu tends tes jambes, pieds au sol, mains qui n’ont pas bougé du quatre pattes. Bref les postures d’étirements du yoga, les essentielles.

Je vis avec une chatte qui ne sait pas ce qui se passera demain, n’y pense pas, n’encombre pas son cerveau et je prends exemple. Je prends exemple quand je me réveille la nuit et que je ne suis pas sûre de me rendormir vite. Le cerveau est un tyran, dit ma prof de yoga. Le corps peut l’amadouer, l’esprit peut se remettre dans une boîte, une boîte à musique et la ballerine danser. Je reste bien à plat dans mon lit et je respire. La respiration est le maître. Je pense à l’instant, je chasse toutes pensées qui s’adressent à demain ou hier. Elles ne servent à rien. Chaque jour, face à toutes les épreuves et les joies, l’intelligence sert, l’adaptation sert, la culture sert, les savoirs servent, l’expérience sert, mais se torturer ne sert pas à grand chose, pas à mon âge, ce n’est plus le carburant utile. Mon corps ne peut plus assimiler la douleur, l’angoisse, l’inquiétude. Mon corps est déjà passé dans des machines à laver, des essoreuses, des boîtes à chocs. J’y ai mis corps et esprit durant des années, j’aimais cela, ma vie battait le rythme du tambour, mon corps suivait. Maintenant je tiens trop à ma santé, je veux juste sortir de la machine qui lave, essore et vide, je veux me déplier, me sécher à l’air, libre, m’adoucir et respirer. Comme une belle serpillière qui sèche au vent du printemps sous un soleil pas trop fort, un oiseau s’y pose, sur le fil qui gigote et se plait là.

Dans mon lit je repousse au delà des draps les pensées néfastes, les idées sur demain, les peurs. Quelque soit le sujet, il y a un temps pour tout. Demain aura sa part, inutile de précipiter le cours des joies et des douleurs. J’ai lu il y a longtemps le Voyage d’une parisienne à Lhasa d’Alexandra David Neel. Un passage m’a marqué pour toujours, celui où avec son ami tibétain, ils sont à bout de tout. La marche est très dure, ils ont eu un courage exemplaire, le froid est là, l’épuisement et plus rien à manger. Serait-ce la fin ? Ils sont boudhistes, ils ont un potentiel de  force et de détachement hors du commun. Ce voyage est essentiel, il est un tournant dans la vie d’Alexandra, tout l’y a mené, son existence entière. Ils sont stoppés. Rien ne paraît possible, ni avancer, ni reculer. Doit-elle se faire du souci encore et encore plus ? Elle réfléchit. Elle n’a cessé de trouver des solutions à leur infortune et leurs épreuves. Chaque détail compte, l’habillement, les sacs, la restriction de la nourriture, chaque centimètre de beurre rance, les choix stratégiques selon la météo, etc. Tout est bien posé, pensé, décidé. Malgré tout, arrive ce moment de rupture, où les limites physiques et mentales obligent à douter, se poser des questions terrifiantes. Est-ce l’impasse ? Ont-ils tout fait au mieux ? Que peuvent-ils faire de plus ? Le bout du bout est là. Elle est réfugiée dans une anfractuosité de la roche, pour tenter de se protéger du blizzard. Ils sucent les semelles en cuir qu’ils ont essayé de faire bouillir. C’est alors qu’elle raisonne enfin comme il faut : il n’y a aucun souci du lendemain à se faire, cela est totalement destructeur et sans fondement au vue de la situation. Une seule chose est à analyser et doit servir de tuteur, de guide mental : ont-ils tout fait au mieux, ont-ils tout tenté de ce qui était possible de tenter dans ce cas précis ? Elle réfléchit encore et la réponse est nette : oui. Ce constat la délivre et lui apporte un profond réconfort malgré son état. Il n’y a donc rien d’autre à faire que prendre l’instant et positionner l’esprit calmement, retrouver un apaisement, cesser de précipiter le précipice en laissant le cerveau tyranniser le moment, sadiquement. L’esprit tue si on le laisse partir en boucle dans l’espace-temps. Ainsi nos deux compères qui se pensaient condamnés passent la nuit, résistent, auront la joie de voir le ciel s’éclaircir, continueront leur chemin, parviendront à leurs fins.

Dans mon lit je pense aux temples tibétains dont celui où je me suis assise il y a 27 ans au milieu des moines chantant, je pense à mes amis qui méditent, je pense aux méditants, je pense à la chance d’être, à la joie simple, d’un jour après l’autre dans cette vie choisie. Ayant la chance de connaître des morts, d’avoir leur amour en moi, leur histoire de vie et de fin de vie tatouées dans ma propre vie, je trouve une force, celle de me faire du bien, là dans mon lit dans la nuit. J’envoie derrière ma tête, j’envoie dans le néant, tout ce qui n’est pas maintenant, toute la pollution mentale, cette musique de discorde,  ces pensées abrutissantes sur un passé ou un avenir, qui voudraient me blesser, m’épuiser physiquement et me rendre malade à court ou long terme. Je respire volontairement, usant de cet outil incroyable, ce soufflet de vie qui expurge, libère et nourrit. J’utilise mon corps pour rester libre, pour que les chaînes qui le relient à mon cerveau deviennent des liens plus bienfaisants. Cela ne marche pas toujours, mais je veux essayer et mon corps fragilisé par l’âge m’offre la chance d’aller chercher de nouveaux courages, de nouveaux outils, de nouvelles perspectives de vivre.

 

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