Sur le gué

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De ta maison à Battambang, je n’ai aucune photo, j’ai un tissu. C’est comme un tissu volé, un bout de tes placards, une chose que j’aurais chipée. C’est vrai. Je sais que je l’ai fait. Je t’ai volé ces deux taies d’oreiller et tu sais quoi ? elles ne vont nulle part, sur aucun oreiller ni aucun coussin, aucun ne sont à leur taille. J’ai essayé, ça ne colle pas. Ces taies sont faites sur mesure pour ta maison de Battambang, le tissu choisi par toi et je sais combien tu y accordes de l’importance, la couturière choisie, les tailles des coussins, choisies, oui, je sais.

A Phnom Penh tu m’as emmené religieusement chez une couturière qui confectionnait pour moi deux mini jupes de soie khmère. La soie khmère c’est la soie khmère ce n’est ni la thaïe ni la lao, toutes sont belles, chacune a son port, sa fibre, son aplomb, son rêche et son doux, son pli, sa rigidité, sa volupté, sa brillance. Chacune a.

La couturière avait commencé son travail pour une femme inconnue dont tu lui tissais le corps en traits et paroles, en souvenir de tes mains. de mes courbes. J’arrivais pour les finitions. Elle me mangeait des yeux, se demandant comment un homme pouvait aimer tant sa fiancée pour lui faire coudre des folies juste de mémoire de corps, de loin, pour la rapprocher à tout jamais. Elle me mangeait des yeux, rectifiait quelques centimètres et souriait. Rouge carmin et blanc de nacre  étaient les couleurs des deux jupes courtes. Un folie pure. Un truc de princesse.

Que ce soit dit encore et encore une fois pour toute, avec toi la femme est une petite reine, tu es un as pour cela. Tu fais de nous des pierres précieuses, des papiers cadeaux japonais. Tu enveloppes, tu prétends, tu poses genoux, tu fais courbettes de princes. Tu transformes.

Idem de la bague chez le joallier de Battambang. Un rubis dans un anneau d’or. Tout était prêt il fallait juste vérifier le diamètre du doigt de la reine. Chose faite en deux temps trois mouvements, revenez demain, lendemain bague posée. A vie. A gauche. A droite déjà celle du Louvre, la byzantine. Dans ce restaurant très chic et très gay, tu m’invites. Je pars au toilettes et quand je reviens, sous ma serviette en tissu, une boite. La bague byzantine. Revenions-nous du Louvre ? Je ne sais plus. Pas sûre. C’était mai-juin 1994. Tu posais tout. Tu donnais tout. Tu avais choisi. C’était moi. Pour toujours.

Tout l’été je bosse au BHV ( le Bazar de l’Hôtel de Ville, au rayon déco , tissus, papiers peints ) de Paname. Un régal ( je te raconterai ). J’économise pour « aller me fiancer au Cambodge » dis-je aux collègues qui s’esclaffent de joie et de curiosité. Je me pavane. De toi.

De ta maison à Battambang je n’ai pas de photo, je n’ai qu’un tissu. Cette photo là est de ta première maison là-bas, au bord de fleuve.

Dans ta maison où je vis 15 jours en septembre 1994, l’important est le lit et cette alcôve en bois, plutôt orientale, avec trois murs de banquette en teck, basse, couverte de petits matelas et de coussins tous assortis à ce tissu. Celui que je t’ai volé avant de partir de chez nous, deux ans plus tard.

Un après-midi, seule, tu travailles en journée, l’infante se pavane sous les tropiques, je suis sur la banquette de l’alcôve et le ciel s’assombrit.  La pluie arrive. enfin. Je l’ai déjà raconté. C’est un souvenir sans fond, sans limites. On dit gravé. J’ai pourtant déjà vécu dans cette Asie là, j’ai déjà vu la pluie, les torrents dévaler. J’ai vu Bangkok et Phnom Penh noyés, j’ai vu les routes, les rizières, les réfugiés récolter les cascades d’eaux bénies sous les gouttières… Mais cette fois je vois la pluie, une nouvelle pluie, je vois. Je la vois dans le corps des enfants, nus, qui dansent dessous, sous les filets d’eau qui gonflent, les douches bruyantes, je vois la boue être claire dans leurs yeux, je vois le bonheur et l’excitation. Je suis seule, moi, comme enfermée dans ton harem au milieu des coussins dans cette maison remplie de bois. Le plancher de teck où tu marches nu et pieds nus. Toujours. Tes pieds épais comme des pattes d’éléphants à force de marcher nus ils ont la plante épaisse, ils sont lourds, ils épousent le bois quand tu marches, le bois embrasse tes pieds à chaque pas. Des pas véritables qui appuient sur le temps. Chaque jour.

Dans cette boîte à bijou je découvre une pluie nouvelle par les petits carreaux. Je vois au dehors mais eux ne me voient pas. Je suis voyeuse, intrigante, cachée les yeux ouverts. Je m’ennuie un peu, je m’ennuie car je ne fais que t’aimer ici, je ne suis venue que pour cela, je ne suis venue que pour toi et sans toi je m’ennuie.

La pluie peut être vient cogner à cette paroi de vie ici, vient m’émerveiller que quelque chose se passe sans moi, dehors, que les enfants éclatent de rire, que tous sortent leurs seaux et leurs bassines. Sans doute ce soir nous pataugerons dans la boue et les flaques pour aller manger quelque part. Dans une boutique  faites de trois murs de planches, une soupe bouillante, un poisson grillé, des légumes inconnus cuisinés je ne sais comment. Racines et plantes mêlées dans nos assiettes, dans ta ville du moment. Dans ce pays comme ton territoire que tu aimes me faire voir. Tu aimes aussi me montrer. Mais nous ne croiserons aucune maitresse puisque la reine est sur le gué.

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