Ces étranges mal à l’aise

Il y a un gars qui fait des travaux à la maison. C’est étrange comme le fait de faire entrer quelqu’un chez moi me pousse dans mes retranchements. Je ne trouve pas cela simple, je me stocke dans l’instant, j’y accorde trop de moi.

Comment viennent les malentendus ? Ce gars est très gentil, c’est un collègue de Lui. Il sait bricoler disait-il. Il avait besoin de fric et nous on avait besoin de refaire cette pièce, genre de chaufferie buanderie. Murs à isoler, douche à carreler.

Le gars y est depuis aout à raison de six jours puis quatre, par mois. Comme une conne j’avais proposé un tarif juteux à la journée. Je viens de lui dire que c’était fini, le porte monnaie est vide. Du coup il dit qu’il peut venir gratos finir ce qu’il a commencé.

Je ne connaissais pas ce gentil gars. De loin, un sourire, etc. Il s’est passé des choses bizarres en moi. Il m’a agacée tout de suite. Je pensais que ça lui mettrait trois, quatre jours (c’est pourquoi mon tarif était juteux), lui était incapable de me dire combien de jours cela lui prendrait. Evidemment, tant qu’un mec n’est pas entrain de bosser tu ne peux pas savoir si c’est un rapide ou un lent. Ben là, lent, je te dis…j’y connais rien mais…leeeennnnnt.

Au début je lui parlais, décrivais nos envies, nos besoins dans la pièce, etc. Et puis je me suis rendue compte qu’il ne comprend pas du tout ce que je lui dit et que nous sommes mal à l’aise. Je fais pourtant attention, je ne parle pas un langage sophistiqué avec lui. Mais en fait, non, cela ne passe pas. Nous sommes comme deux pots de terre, comme deux courants qui ne se rejoignent pas du tout, même pour parler d’une douche ou d’une plaque de placo. C’est dingue.

Il faut dire que c’est un gars qui n’aurait jamais mis les pieds chez nous en temps normal. Je le ressens comme très flottant, timide mais collant. Sans doute complexé, illettré mais débrouillard. Ses propos s’éternisent en litanie, se limitent vite à un ramassis plaintif qu’il reprend et redit et rallonge et cette bouillie va te prendre une demie heure si tu n’y prends garde.

Manque de bol, moi, je suis au taquet mentalement. Je ne sais pas ce que j’ai, je n’ai plus la capacité de faire semblant. Partout j’entends des discours qui me fatiguent, des râles, des propos sans consistance, je vois ce qu’il y a derrière, ce flux de mots, sans sens pour moi, me pollue l’atmosphère et m’angoisse.

Plus que de toute autre chose, j’ai besoin d’air. Je ne sais plus comment le monde fonctionne avec tous ces gens que, souvent,  je ne comprends pas du tout. Nous parlons des langues, étrangers les uns aux autres, ces langues sont nos mondes, nos vécus, sans connivences. Nos mots sont notre propre univers. Dans la rue, sur les trottoirs, aux terrasses de troquets, chaque jour je me demande ce que nous vivons et ce qui nous rassemble. Je vois tant de divergences. Je ne peux en faire un tout, ni une direction, ni un bonheur d’être ensemble.

Sentiments diffus très physiques qui aiguisent ma fuite. Une amie a un enfant autiste. Quand elle parle de certains de ses comportements, je souris toujours et donne raison à son petit bonhomme hypra-sensible aux autres. Je lis en lui ma peur d’être engloutie.

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