Là où tu es

C’est la maison de ma grand-mère, au village corse, en dessous de Corte.

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C’est la maison de ma grand-mère au mois de mars. Au fond du jardin, la voie ferrée traverse l’île. Elle fait partie du jardin, il n’y a pas de clôture, un petit muret de pierres.

Au bout, un tunnel, ma mère et ses cousins s’y réfugiaient pour se faire peur. Elle était la petiote et la seule fille. Ce cousin qu’elle adorait est mort jeune. Le premier grand chagrin incompréhensible. Un prénom qu’on prononce à peine et puis on s’arrête et dans cette suspension qui s’étire, on sait.

D’un côté le tunnel, à droite, et à gauche la gare. L’extraordinaire gare du village. Rien, tu ne trouveras rien à cinq ans ou à dix, pour faire mieux exploser ton imagination. La gare t’appartient. On y accède par plusieurs chemins dont un qui passe par le petit pont au dessus des rails.

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Au bout du petit pont, la petite chapelle. Sur l’île il y a partout des maisonnettes pour les morts. Des cabanes où les familles marquent la terre et le souvenir.

A gauche la descente vers la gare. Tout droit, le paradis des enfants.

Ma mère m’amenait à cet endroit, toute petite, me serrant la main. Elle me disait

« Là ».  « Là, tu vois, nous partions, nous étions libres. Je les suivais les cousins avec mon short de garçon, ils prenaient soin de moi, la petite. » . « Nous étions libres, on descendait dans le maquis, ce n’était pas comme aujourd’hui, tout était sauvage. » « C’était la liberté, tu vois, on partait des après-midi entièrs ». « Qu’est ce que c’était bien !! »

Serre la main de la petite fille, yeux éffilochés disparaissant vers la pente de la montagne. Deux enfants l’une près de l’autre.

« Là ma fille, c’était l’aventure. Tu vois ? »

Je vois, maman, je vois.

Pourquoi je ne parle pas de ce qui est essentiel ? Parce que ce sont des poignards creusés. Comment parler du ciel qu’on a construit de ses mains, comme parler de la mer qu’on a nourrie et arrosée jusqu’à s’y baigner, comment parler de la terre choyée, traversée, parcourue, caressée jusqu’à y dormir chaque nuit ?

Comment parler de cette vie ?

Le 8 mars 2008, trois mois après la mort de ma mère je suis venue au village. Prendre les photos, je savais que je ne reviendrai pas avant longtemps. Sentir les forces et les désespoirs, creuser du bleu, du noir. Poser mon dos contre le mur de la gare, l’embrasser. Sauter le muret. Me terrer dans le jardin, lui parler.

Réconforter aussi son amie d’enfance qui l’avait perdue, un chagrin de plus. Se dire que la vie continuerait, et que rien n’est superflu, jamais plus.

L’emmener, lui, encore une fois, cet amour, s’assoir sur les bancs dans les ruelles, boire à la source, étendre le linge, caresser le chat. Voir, voir au très loin le soleil se lever plein Est là où la mer règne après la descente au travers de la forêt, des roches et des rivières escarpées, solitaires. Croiser les chèvres, mes soeurs, que rien n’arrête, surtout pas la hauteur.

Quelque part, cachée, la remettre, ma mère, sur le sentier des cousins, vagabonds en culottes courtes, crottés, des épines dans les mollets, courir au travers des chênes tordus et ne plus jamais s’arrêter et ne plus jamais rebrousser chemin. Partir devant pour toujours, main dans la main ma fille. Tu vois ? Tu vois la liberté ma fille ?

Oui maman, je la vois. Je la vois. Tu m’as bâtie d’elle, elle est mon poids, elle est moi.

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7 réflexions sur “Là où tu es

  1. Là tu vois c’est le genre de billet qui laisse muet, tellement c’est. J’ai envie de dire que toujours ta mère sera dans ce paysage qu’elle a marqué de ses pas. Y retourner? je ne sais pas si je pourrais moi, retourner dans ces endroits-là qui nous disent tant, rien qu’à nous, en dedans, trop intime, impartageable. Juste s’assoir dans la photo, fermer les yeux.
    Je t’embrasse fort.

    1. Je suis retournée tout de suite car je savais qu’après ça n’irait pas, cela ne se ferait plus. Et il y avait cette amie à aller voir absolument, j’avais promis, elle m’attendait.
      je suis contente d’avoir pris bcp de photos cette semaine là.

  2. Perso, j’ai été fortement mis en tension par la magie du texte, tirant à hue d’un coté et ces images de Corse en mars, tirant à dia, très très différentes de la Corse qu’on imagine, ou de celle qu’on connait. Elles dégagent quelque chose de contrariant par rapport au verbe, mais au final c’est dans ce qui les relie…
    Bref, il me semble que tu progresse. Dans tous les sens !

  3. Hum, hum et finalement, je vais te dire, rien de difficile techniquement là dedans pour moi. C’est juste craquer des voiles, et oser, et au bon moment. . Un être, des mots, et surtout UN moment dans la vie. Oui. Et l’impérieux besoin qui pousse la peur ailleurs la où elle ira se faire voir ailleurs, chez les autres, par exemple.

  4. JMD tu as raison pour les photos. Il se trouve que je n’avais jamais vu le village en mars. En avril, mai, juin, etc…jusqu’en novembre..mais pas en mars. Et il se trouve que c’est ce que je voulais.

C'est ici qu'on cause...

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