la vieillesse, dit-elle

« Tu me l’écriras ? »

Oui.

Ce midi j’ai mangé avec cette amie qui dans un autre temps m’envoyait plein de collages adorables, même si nous habitions la même ville. Elle fut une délicate voisine, nous fîmes du Taï Chi Chuan ensemble, je venais chez elle lui faire mémoriser les mouvements, je m’en souviens très bien, sur son tapis de poils blancs.

Puis elle avait emménagé, quelques années plus tard, dans la même ville que nous. Nous avions repris des rendez-vous, des promenades. Je la trouvais courageuse à plus de soixante dix ans. Toujours en éveil spirituel, lisant du matin au soir, ayant multiplié les expériences, en communautés, en croyances, en ouvertures de soi. Pratiquant son yoga, mangeant sainement, cueillant ses salades sur les talus, me montrant les petites plantes, les nommant toutes par leur petit nom, connaissant leurs pouvoirs.

Et puis l’année dernière un ouragan est passé. Va savoir pourquoi. Certes elle était fragile psychiquement, moi je n’en récoltais que les bienfaits de générosité et de tendresse, de poésie et d’originalité. Elle s’est perdue. Elle a rétréci son champ d’action et de pensée, elle s’est recroquevillée dans sa cuisine, elle n’a plus lu, elle n’a plus mangé, elle ne s’est plus lavée, elle attendait immobile assise à la table, ne comprenant plus rien à rien. « Tout va trop vite  » disait-elle. Puis  » Je suis complètement perdue ».

Sa fille l’a prise chez elle par moments, puis tout un mois, puis, ce n’était plus supportable. Elle s’est même couchée dans leur lit « J’attends mon mari » dira-t-elle en chassant sa fille de sa propre chambre. En février j’avais aidé au déménagement de ce dernier appartement qu’elle avait aimé, avec une large vue plein sud.

Ce midi je l’ai sortie de la maison de retraite, emmenée dans un joli restaurant où nous avions mangé l’été dernier. Je lui ai rappelé sa vie dans la ville, les sorties à la médiathèque et l’accueil de J. sur place, qui m’a encore demandé de ses nouvelles. Nos vendredi au marché et le chocolat chaud qu’elle buvait ensuite dans ce très joli troquet. Tu te souviens ? Non. Mais plus tard elle me dit, marchant en me serrant le bras, Oh maintenant que tu m’as parlé de J., ce si gentil garçon, plein de choses me reviennent. Oui.

Je lui ai remémoré dans quel état elle était il y a un an et comment petit à petit il lui a fallu quitter sa vie autonome chez elle. Tu te souviens ? Non. Mais un peu plus tard elle dit, face à moi, à la table du restaurant  » J’ai très vite dégringolé. « . Oui.

Je la ramène dans « sa maison » comme je dis pour dire cette maison collective que je ne veux pas nommer.

 » Tu m’écriras tout ? ». Oui, je t’écrirai la journée, je vais te dessiner le repas, lui dis-je. Elle sourit « Dessiner ce que j’ai mangé ».

 

.

.

Comme cela tu n’oublieras pas. Pas tout de suite.

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5 réflexions sur “la vieillesse, dit-elle

    1. le dessin je l’ai fait tout de suite en rentrant j’avais les « photos » des plats dans ma tête, je ne voulais pas trop en perdre….C’est le dernier repas « en extérieur » que je fais avec elle. En 2012 ce sera une trop grosse épreuve pour elle que de quitter sa chambre, je le sais. c’était déjà limite..mais elle était vraiment très heureuse en fin de repas.

C'est ici qu'on cause...

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