Se retirer du monde

Je vous ai déjà parlé de mon amie, J., ancienne voisine, qui est en maison de retraite depuis un an suite à une dégradation mentale, psychique et neurologique, très rapide, à 75 ans passés.

J’ai beaucoup marché avec elle, nous étions amoureuses de la nature de la même façon et elle m’apprenait aussi les plantes sur les chemins. Elle vit une démence sénile, un genre d’Alzheimer, il y a plein de sortes de démences, on a le choix, le catalogue est riche. Ma mère avait une démence dotée de symptômes de logorrhée et de gloutonnerie ce qui était assez drôle au début. J. dit  » je suis tombée dans un trou ». Il y a un mois je l’ai emmenée au restaurant. Je savais que ce serait notre seule sortie, la dernière. Déjà c’était limite, elle a angoissé, m’a attendu chaque jour, malgré mes appels et courriers lui redonnant la date et l’heure du rendez-vous. Précautions inutiles, bien sûr.

Le jour J elle était debout en manteau sur le perron de la résidence, fin prête. Je suis contente ce jour là de lui avoir reparlé de ce que nous avions vécu dans la ville, ensemble. Nous avons marché un peu dans une rue et je lui ai rappelé le café, plus loin, où elle buvait son chocolat le vendredi, jour de marché. Je lui ai raconté comment elle s’était retrouvée en maison de retraite, comment les mois précédents elle avait dépéri, comment sa fille l’avait hébergée petit à petit, puis complètement, puis la place trouvée dans la Maison de retraite. « Je ne me souviens de rien de tout ça, pas du tout » m’a -t-elle dit.

Nous nous sommes régalées au restaurant. Je l’ai observée manger de cette façon qu’on les gens enfermés, restreints. Ils sont méthodiques. Elle avait le nez dans son assiette et ratissait chaque morceau du plat sans joie, sans lever le nez, sans fantaisie. Une chose après l’autre, machinalement. La purée de carottes. Hop, jusqu’à ce que la fourchette râcle l’assiette, puis les haricots verts, un par un, jusqu’à ce que là il n’y ait plus rien, ensuite on tourne, on continue dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, on remonte vers le gratin, etc, etc…A pas lent et laborieux, sans rien dire, surtout sans regarder autour ni devant, la fourchette comme une pelleteuse qui ratisse, lisse, avale, prend, avale, prend. Et tout à coup tiens, il n’y a plus rien. L’assiette est blanche, presque comme si un chat l’avait léchée. Elle pose sa fourchette et son couteau et lève les yeux vers moi et nous pouvons parler.

« C’est bon ».  » Oui c’est très très bon ». Et je fais la conversation, comme je sais faire. Et comme cette fois serait la dernière j’ai dit tout ce que je voulais lui dire. Sur ce que nous avions vécu, sur ce qu’elle vivait actuellement, sur la vie, la souffrance, la lenteur, le temps à prendre comme il vient, comme elle pourra.

Je suis face à elle et tant que je suis là et que je lui parle, je la ramène à la vie. C’est ainsi qu’ils sont. Alors je remplis la coupe. Je lui fait boire à petites gorgées. Ensuite nous sortons, nous félicitant encore de notre gourmandise, de notre plaisir et « plaisir » est un mot qu’elle employait beaucoup, disant qu’elle n’avait connu cela, ne se l’était accordé, que très tard dans sa vie, bien après la cinquantaine, divorcée et enfin seule chez elle.

Je n’ai plus eu de nouvelles depuis, ce qui m’a confirmé que son état empirait et je le savais puisqu’elle ne voulait plus que rester immobile sur son lit, c’est tout. Avant, elle m’aurait aussitôt laissé un message téléphonique pour me dire merci et sa joie. Elle m’aurait posté un mot, trois lignes d’une écriture large, ample, à l’ancienne, pour me dire merci et merci. Rien de tout cela. Rien même après mon courrier et le dessin ( publié ici, le 6 décembre) des mets sur la table. Alors, oui,  je sais qu’elle s’est couchée pour faire la sieste quand je l’ai ramenée, je sais qu’elle s’est couchée depuis, encore et encore, et se retire du monde. Elle se sera allongée sur son lit, même pas un oreiller sous sa tête, elle n’en veut pas. Allongée les yeux au plafond, peut être les mains sur le ventre et elle entendra sa respiration.

Hier soir, ça m’a pris comme une urgence, j’y avais pensé la veille, je lui ai fait une carte de fleurs, des collages, en forme de petit paravent. J’en ai un peu bavé dans les plis du carton, mais je suis contente. « Des fleurs pour toi » j’ai écrit, « de la part de Laure ».

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C’est l’éclat du courrier, quand il touche la main, c’est le monde qui vient à toi, cela dure quelques minutes mais c’est en l’honneur des éclats dans les yeux, le sourire qui  traverse peut être encore les siens, c’est pour cela que j’envoie.

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7 réflexions sur “Se retirer du monde

  1. Ton billet m’a bouleversé tout y était d’une telle justesse….. mots et sentiments …
    Bouleversée je suis en me remémorant ma grand-mère maternelle sur la fin de sa vie elle était devenue ainsi , le plus difficile c’est de se sentir les mains vides face à ce drame qui détruit méthodiquement l’intégrité mentale des personnes atteintes
    c’était pourtant une femme de caractère ayant géré l’entreprise de son père puis ensuite celle de son mari , lettrée , femme délicieuse , généreuse et puis …..
    A+Sacha

  2. Ce sont eux qui remplissent nos mains, mais il faut accepter de traverser les frontières.
    Le livre le plus beau là dessus c’est La présence pure de Bobin, dont j’ai déjà parlé. Il dit tout ce qu’il y a à dire, il dit le silence et l’émotion pure, le joyau à découvrir dans une telle relation.

  3. C’est fou à quel point je peux me sentir proche de toi, que je ne rencontrerai sans doute jamais et que je connais si bien. Merci pour tes partages, pour ton écriture, pour ce don qui t’enrichit en nous comblant.

  4. Ton chat aussi t’a préparé à cela, se retirant lentement du monde.
    Et dans la présence pure, parfois une fulgurance vient déchirer le voile e effacer la distance, une seconde, une seule seconde d’éternité.

    J’ai eu le même sentiment d’urgence pour un ami qui se mourrait en prison de l’autre côté de la mare au canard. Une urgence d’amour. Nos dernières lettres se sont croisées.

    Je t’embrasse fort.

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