Nos opinions

J’ai mis le CD d’Aleha Diane parce qu’après il y a Lhasa et une chanson particulière qui se nomme  » soon the space will be too small ». Sur l’album Lhasa. Arthur H. a dit que cette chanson était impressionnante et que tous pleuraient en l’entendant maintenant, maintenant qu’elle n’est plus là. Elle m’a figée moi aussi quand je l’ai entendue la première fois, elle est tout au bout de l’album je crois,  album qui est lui même assez plombé comme, hélas, beaucoup de chansons de cette merveilleuse femme douée. Des bijoux mais rien de léger, je trouve. De la pureté, toujours sur la corde au dessus du précipice, le précipice de l’exigence et de l’absolu.

Et Aleha Diane, j’adore.

Dehors le vent s’est levé, on est en alerte météo. C’est un four soufflant, le truc à te dessécher sur place. On est rentrés, le chat et moi. J’ai fermé un volet parce que plein sud pour l’ordinateur et plein sirocco, ça ne va pas sur l’écran, y’a plus de contrastes.

Sur fesse de bouc j’ai mis un mot sur la contraception pour les mineures, parce que le sujet me tient aux tripes, c’est un combat de plusieurs générations, je l’ai dans le sang. Il y a des lois, on s’est battues pour ça. Comme pour plein d’autres lois tu vas me dire, les congés payés ne sont pas tombés du ciel non plus. Deux lectrices ont donné leurs impressions et leurs avis, quasi opposés, sur le fait que le président qui va sortir ait dit des bêtises plus grosses que lui à ce sujet. Un matin, sur une radio, juste avant d’arriver au boulot, vers 8h45 donc. Il a dit des âneries. Sauf que pour moi c’est très important, non ce n’est pas anodin. Bon, je ne veux pas débattre ici, c’est trop conflictuel et compliqué et passionnel pour moi.

Il se trouve que depuis hier je me demandais pourquoi on a des opinions politiques, pourquoi on penche d’un côté ou de l’autre. Je ne parle pas du F.N, j’ai écrit là dessus sur la tortuelegere en reliant avec l’illettrisme, ce qui est crétin et pulsionnel de ma part. Simplement, autour de moi et autour de Lui aussi, au boulot, parmi des collègues, des voisins, il se trouve que des votants F.N du premier tour sont des gens qui sont illettrés. Bon, je ne vais pas recommencer mon billet de la tortue…On passe.

Oui, pourquoi je ne peux pas être de droite ? Hein ? Ca a pris naissance où ? J’ai eu des parents gaullistes, et de droite très clairement. Des bourgeois, auxquels je dois beaucoup mais qui m’ont fait entendre l’antisémitisme primaire et le racisme quotidien. Ils avaient vécu en Algérie, ils avaient cotoyé « les arabes » etc. Petite je retenais ma respiration quand je croisais une personne de couleur noire. C’est un souvenir incroyable pour moi. Pourtant, oui, j’avais peur et j’étais élevée par des gens très intelligents, généreux, ouverts sur le monde, mais racistes et plutôt conservateurs. Point. Je n’ai eu qu’une obsession : faire scission. « Les deux grands » ont fait , en 68, tremblement de terre et seïsme de puissance 24 sur mon échelle personnelle. Je n’avais plus qu’à suivre et le plus vite possible serait le mieux.

Je suis sortie de la coquille et j’ai lu tout ce qui me tombait dans la main, tout ce qu’il n’y avait pas chez moi. La révolution russe, la peine de mort, les luttes syndicales, les revendications des femmes. J’ai rencontré des « groupes femmes » comme on disait. J’ai rencontré la vie.

J’ai rencontré mon corps et ma liberté, j’ai rencontré des hommes et des femmes animés par leurs idées de luttes internationales. J’ai rencontré la force d’être ensemble, le marxisme, l’anarchie. Ca a brassé. Comment cela se fait, je ne sais mais aucun ami n’était de droite. Je n’ai pas vraiment milité, je regardais plutôt faire. Les petits copains se battaient contre les fachos devant le lycée.

Mon père était un chef d’entreprise, il détestait les syndicats qui lui mettaient des bâtons dans les roues. La vision était simple : les intellectuels en haut, les manuels en bas. Le droit chemin, la discipline, et que ceux qui bossent bien soient récompensés, le mérite et que chacun reste à sa place si possible. Mon frère en est venu aux mains avec ses parents. Il était fiché et recherché quasi comme un terroriste, en ce temps là c’était comme ça. Dans ma famille on demande « vous faites quoi ? » et tu dois répondre un travail et puis on voit…Je me suis fait un plaisir de sortir du schéma, des tracés qui étaient confortables. Mes parents nous adoraient, et ont tout fait pour qu’on ne soient pas les gauchistes qu’on est. Quoi que moi je ne sais pas ce que je suis au juste. Mais je ne peux pas être de droite. Ma mère était fantasque même dans ses prises de positions. Elle était féministe, je crois, et me suppliait de rester libre. Elevée en corse par un père de style dictateur, elle avait gagné son salut en rejoignant son frérot à Paris et en rencontrant son mari, elle échappait au dictat corse qui faisait que tu ne choisissais pas ton époux. La Corse a encore un siècle de retard sur ces questions hommes/femmes. Une calamité. Bref, elle savait ce que c’était de ne pas avoir de contraception et admirait les luttes des femmes et ma liberté, même si mon adolescence lui crevait le coeur. Moi je dis que l’adolescence est faite pour ça. Les coeurs brisés ont les recoud, après, et tout le monde paye le prix, crois moi, des deux côtés.

Au fond de moi je suis sans doute une vieille bourgeoise trop élevée au petit lait des privilèges. Ne crois pas qu’on roulait sur l’or. On n’avait pas de problèmes d’argent, on partait en vacances, on était gâtés à Noël, certes. On détestait les frimeurs, les snobs sans culture, l’important était le dedans pas le dehors. Ca c’est une des belles choses dans laquelle j’ai été baignée.

Dans ma tumultueuse vie professionnelle, j’ai été chef de service en Conseil général, dans le secteur des aides sociales. J’entérinais, par exemple,  les dossiers attribuant des aides aux familles reçues par les assistantes sociales. J’ai quitté ce job en disant  » je vais devenir F.N, si ça continue » tellement j’étais écoeurée de tout ce fric donné aux familles. Je jugeais qu’un tiers en avait vraiment besoin, et que pour le reste il fallait revoir les choses, faire un autre boulot avec eux, mettre cet argent dans des actions collectives qui redonnent du sens à l’action sociale au lieu de ne considérer que les cas individuels. C’est un large sujet, très très compliqué. Je ne peux pas synthétiser en trois phrases sur un blog. Mais tu vois, oui, je pense que le système des aides sociales doit être revu. Revoyons d’abord les salaires, que les gens qui triment sur des boulots de merde gagnent plus que 1200 euros net, me dis tu ? Oui. Voilà, tout est imbriqué.

Voilà ce qui est chiant en politique, c’est que chaque sujet est complexe, touche à de multiples domaines en même temps, ne peut pas être résumé en trois phrases. Il est donc très difficile de se parler, de débattre entre parties opposées et c’est lassant. Il y a une grosse dose d’affect, de passion, dans nos opinions politiques. On se raccroche à des chiffres auxquels on peut faire tout dire, tout est affaire d’interprétation. On se raccroche à des faits, que chacun voit sous sa propre lucarne, différemment. La vie est une longue subjectivité à rallonge. On prend parti, on choisit sa sensibilité et à partir de là, est-on encore accessible pour d’autres sensibilités ? Une opinion n’est pas une « sensibilité », d’accord. Une opinion est ancrée dans ta vie, dans tes veines, tu l’utilises et la modèles, pour créer ta vie et la rendre moins sourde et moins moche.

Un jour cette notion de complexité des problèmes et des solutions m’a cassé le nez et mis un terme à mes illusions de débats possibles. J’étais sur le ferry qui me ramenait à Marseille depuis Ajaccio, et j’étais seule à table. Dans ces ferry de type cargo, c’est restaurant pour tous, comme une cantine du personnel. Viennent à ma table deux types charmants. Rien à redire et puis au fil de la discussion ils me parlent de leurs idées F.N. Des étrangers, des horreurs sur les bateaux vers le Maghreb, la saleté, les comportements. Ils veulent de la sécurité, et que personne ne viennent les emmerder. Ils veulent un monde où tout n’est que respect et où on n’entraide que ceux qu’on choisit d’entraider : le jardinier arabe éventuellement, et la famille, voire quelques amis. Point. La solidarité ? L’évolution des personnes, la capacité à s’entendre, le rôle de l’école, la vision à long terme d’une société qui vise des améliorations pour tous ? Ils n’y croient pas. C’est bien mignon, c’est bien gentil me disent-ils mais la vie ce n’est pas ça. Il n’y aura pas de dialogue entre nous. Je parle chinois dans leurs oreilles, ils écorchent les miennes. Je peux comprendre des choses, des peurs, des frustrations, mais pas les solutions radicales et à très court terme ( mon confort tout de suite et c’est tout) préconisées. En même temps je prends en pleine figure combien ma vision un peu optimiste, florissante, confiante en des jours meilleurs peut paraître dénuée d’efficacité.

Nous sommes polis et charmants, nous vivons avec des conceptions de vie complètement opposées et rien ne bougera d’un iota.

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6 réflexions sur “Nos opinions

  1. Étrange chose que de lire le début de cette note, parce que j’ai partagé deux liens aujourd’hui sur FB à propos de Lhasa, dont un vers une émission sur elle très émouvante. Ce doit être la journée…

  2. Bon alors rectifions tout de même, je suis féministe (et je participe aux manifs et je signe des pétitions à tour de bras et je le clame haut et fort) , ensuite je suis pour la contraception des mineures (y compris sans l’autorisation des parents); Et si je vote à droite c’est plus pour des arguments économiques qu’autre chose (je ne suis pas d’accord avec toutes les idées de Sarkozy. Dans le même temps tous ces gens de gauche qui se targuent d’avoir l’esprit ouvert et respectueux des différences et qui l’insulte sur sa petit taille ça ma fait doucement rigoler…). Je ne crois pas être raciste, enfin plutôt moins que la moyenne (mais j’exècre toutes les religions qui ne prônent pas l’égalité des sexes, c’est viscérale) ni conservatrice (j’ai des preuves !) et mes amis à droite (j’en ai aussi à gauche) sont des gens bien (et ceux de gauche aussi). Ce qui les différencie (mais c’est du bout de ma lorgnette et en caricaturant) c’est une plus grande proportion à gauche de personnes qui attendent que quelqu’un s’occupe d’eux alors qu’à droite ils sont plus dans l’idée de se démerder tout seul, d’agir. Mais y’a des généreux des deux côtés. La gauche n’est pas monolithique, la droite non plus.
    Sinon oui, sensibilité et subjectivité dans la petite enveloppe bleue !

  3. les généralités n’ont pas grand interêt, c’est sûr. Ce qui m’interessait ici c’est mon parcours à moi, moi seule, (je ne parle que de ma famille pas « des familles de droite » bien sûr ) et les curieuses méandres de ce qui nous fait pencher d’un côté ou d’un autre. C’est un serpent sans fin. C’est un drôle de truc perso.
    Il y a des personnes « biens » partout, bien sûr.
    Je ne veux pas ici de polémique stérile sur nos opinions politiques. C’est totalement vain, finalement, sur le net, on finit pas dire des poncifs et personne ne convaincra personne, donc ça ne sert qu’à blablater. C’est ce que je dis en fin de billet : pas de dialogue réel quand chacun est sûr de ses choix. Cela me navre parfois mais le vrai dialogue est ailleurs, dans d’autres moments de nos vies et de nos actes.

    1. oui tu as raison le net n’est pas le lieu, mais je voulais tout de même clarifier ma situation sur la contraception et peut-être me justifier indirectement et inconsciemment car, sur le net, je ne suis entourée que de gens (connaissances, copains, amis) à gauche qui tapent sur la droite et me renvoient une image de moi qui ne me correspond pas. Désolée d’avoir écrit des poncifs ! :=)

      1. C’est une preuve de tolérance d’avoir des amis de bords différents, c’est très rare. Finalement on ne devrait pas se sentir personnellement visé , il y a trop d’affectif et d’impulsions en politique, je trouve, je le ressens moi même et cela me gêne. Le laisser être boudhiste est interessant. j’avais une collègue d’ONG qui a fait une thèse « boudhisme et politique au cambodge » ,qqchose comme ça, j’aurais aimé lire !

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