Chacun pour soi

Devant les fenêtres les feuilles des deux arbres font un écran intime. J’aime beaucoup ce moment. Il durera jusqu’en novembre car ces feuilles sont les dernières à tomber comme celles des noyers. Lentes à venir, restent longtemps.

Je m’égare. De la peine je m’éloigne, comme d’un pic où enchaînée je tendais vers toi chaque pensée. Chaque jour, ma mère, je pense à toi mais autrement. La colle sur la peau colle moins sur moi. Elle est peut être partie ailleurs dans un autre recoin, tu sais que je suis cynique.

Je suis méchante et cynique. Je n’ai pas de pitié. Je ne suis pas gentille. Je suis rude et revêche. Je suis intéressée ou pas. Alors je laisse. Il n’y a pas à avoir besoin de moi. J’ai découvert assez tôt que je n’étais pas indispensable, je l’ai découvert tout d’abord au boulot. Ce fut un choc et ensuite une délivrance. Rien ne serait capital, pas la peine de se trancher la tête et de mourir sur le billot du travail. Je travaillerais pour moi, pour me construire, mais sans illusions sur la suite derrière moi. Tout serait à refaire, à détruire et recommencer, le plus souvent. Mon ego serait ailleurs. C’est en travaillant à l’étranger que j’ai appris cela. La dérision du travail de développement dans des pays dits en voie de développement.

Je l’ai vu tout de suite dans les regards et les demandes des réfugiés laotiens enfermés dans le camp thaïlandais, demandes  complètement hors de mon cahier des charges, hors de mes missions. J’ai compris nos frontières, à tous points de vue, et que seuls compteraient nos épanouissements personnels. Ils voulaient des chaussettes et des gobelets en plastiques, je venais créer des petites écoles maternelles-garderies pendant que les mamans allaient à l’école. Seul compterait le fugace bonheur de se rencontrer et de s’apprendre en tant qu’êtres humains. Tout le reste c’était pour moi, pour ma pomme, mon bagage intérieur à remplir.

Je m’éloigne de ma peine, elle étouffe moins. Reste la rééducation à faire.

Dans le camp de réfugiés il pleuvait beaucoup aussi. Quand il ne pleuvait pas, il faisait très chaud. En décembre et janvier il faisait doux et frais le matin et la nuit, un genre de 15 degrés qui glaçait tout le monde. Pulls, bonnets, et les feux fumaient de plus belle et leur odeur embaumait mieux. Tout se faisait sur le feu, au chaudron, la vie, la cuisine, le chaud, la forge, les teintures, les bijoux.

Les bébes sont beaux dans leurs costumes traditionnels faits mains, les pieds des enfants sont toujours nus, les chevilles fines, les mollets musclés et bruns, les pantalons noirs déchirés, les tee-shirts crasseux servent à tout faire, on se mouche avec les feuilles, on crache partout sur le sol sableux, on pisse où on peut, on mange des boulettes de riz avec les doigts, assis à des tables poisseuses, des entrailles de cochon bouillonnent dans des marmites, le sang bien frais est gardé pour le chamman local, shooté et en transe il fera la pluie et le beau temps.

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4 réflexions sur “Chacun pour soi

  1. ce n’est pas être méchante que tracer son chemin sans se laisser entraver par le poids des conventions sociales.
    Et la gentillesse est parfois un faux fuyant pour éviter de prendre position ….
    Alors..

C'est ici qu'on cause...

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