New York 1888

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Je vous ai parlé de ces documents authentiques qu’un lecteur a eu la gentillesse de m’envoyer. Ils se trouvaient dans ses archives familiales, ces lettres étant adressées à son arrière grand-père. L’expéditeur est Arthur Musy, jeune frère d’Alfred, mon arrière grand-père ayant migré au Canada vers 1880.

Le jeune Arthur rejoint son frère à l’hiver 1888. Dans une lettre de quatre pages recto-verso, format carnet, d’une écriture vive et attrayante, il décrit son mois et demi d’arrivée à New-York. Il s’émerveille sur les constructions et les chemins de fer, sans doute passion commune entre lui et son destinataire.

Hélas la deuxième lettre est d’Alfred Musy, qui informe de la noyade d’Arthur six mois plus tard, à Farnham, leur lieu de résidence au Québec. Destin tragique que celui de ce jeune homme plein de fougue, très éduqué et cultivé, qui venait bâtir sa vie aux Amériques. Mon arrière grand-père y fonde sa famille, a cinq enfants dont ma grand-mère ( qui épousera un français venu la conquérir sur place au début du XXeme siècle). Il meurt à New-York en 1916.

Je vous livre quelques chapitres de cette missive formidable. J’ai adoré, j’ai été chavirée et enchantée et je remercie encore la générosité d’A.B qui m’a envoyé ces originaux. J’ai cherché quelques photos sur le net, du N.Y de l’époque ( si vous trouvez des photos de trains…j’en veux bien). Curieusement, l’hiver 1888 a été marqué par un blizzard, beaucoup d’archives s’y rapportent. A cette époque les Etats Unis se construisent, et seront bientôt 50 états réunis. Le fameux  pont de Brooklyn, dont parle la lettre, est terminé en 1883, après 16 ans de déboires et de travaux. L’ère de l’industrialisation démarre. En 1889 Eiffel expose sa tour « en fer » à Paris…

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 Farnham, 4 décembre 1888.

Cher Monsieur….

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Débarqué à New York ( Etats Unis) le 14 octobre, après une excellente traversée de 7 jours et ½, je suis venu avec mon frère pour visiter l’usine que nous devons diriger dans ce pays, puis, après avoir pris toutes les dispositions nécessaires pour pouvoir nous absenter quelque temps, nous sommes repartis à New-York où mon frère avait quelques affaires de brevet d’invention à terminer.

J’ai donc passé un mois et demi aux Etats Unis et j’ai appris à connaître ce pays extraordinaire, qui vaut réellement la peine d’être étudié. Ce que l’on dit chez nous des américains n’est pas souvent exact car, à l’extérieur, en ce qui concerne la tenue et la manière  de se comporter, ces gens là sont tout aussi corrects et aussi soigneux que les parisiens.

Ce qu’il y a de curieux c’est le sens pratique qui préside à la plupart de leurs actions. Je ne prétends pas connaître  à fond le caractère des Yankees après un mois et demi de séjour parmi eux, mais ce que je puis dire, c’est que dans les affaires en général ils sont plus débrouillards que nous.

Les monuments sont assez rares à New york. C’est d’ailleurs une cité commerçante avant tout (elle compte près de 2 millions d’habitants et la ville est construite pour en contenir 15 millions, ce qui arrivera un jour ou l’autre assurément). Toutefois on y remarque des églises magnifiques pour toutes les religions et toutes les langues ( j’ai entendu un soir tout un sermon en suédois dans un temple presbytérien), des hôpitaux splendides, des hôtels immenses et luxueusement meublés, beaucoup de jolis petits théâtres, très richement décorés et construits en vue de diminuer les chances d’incendie, des parcs dans lesquels le Bois de Boulogne danserait à l’aise et où l’on trouve toutes les distractions désirables, des cafés-concerts dans le genre de ceux de Paris, etc…

Mais ce qui étonne le plus, ce qui personnifie absolument le génie américain, ce sont les travaux publics qui ont un cachet de hardiesse et d’immensité dont on ne se fait pas une idée chez nous.

J’ai vu des ponts immenses, des viaducs énormes où l’on a le vertige, construits avec une légèreté effrayante ( c’est le mot). Ce fameux pont de Brooklyn, dont vous avez vu chez moi plusieurs photographies, est réellement un travail admirable. C’est quelque chose de curieux en effet qu’un pont qui a près de 2 kilomètres de long, sous lequel passent les plus grands navires, qui contient 5 voies différentes ( 2 pour le chemin de fer, 2 pour les voitures, 1 pour les piétons) – et qui est construit avec du fil de fer !

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(1870, Pont de Brooklyn en construction)

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Lorsqu’on traverse là dessus la rivière de l’Est, on a sous les yeux un magnifique panorama qui vaut presque à lui seul le voyage de France en Amérique

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Vous parlerai-je de la lumière électrique qui éclaire admirablement les rues et les places publiques, des tramways qui se succèdent de vingt secondes en vingt secondes, circulant avec une rapidité remarquable –des cars électriques- et des cable-cars qui marchent sans chevaux et sans moteur ni appareil visible , – du chemin de fer métropolitain qui roule à la hauteur du 2e, du 3e et même 4e étage, sur un plancher supporté par des colonnes de fonte reposant sur les pavés,- des fils télégraphiques que l’on compte par milliers dans certaines rues commerçantes (……..qu’on fait actuellement ….tranchées pour les enterrer, car on n’y voit plus dans les magasins, tellement il y a de fils de communication dans toutes les directions) ?.

Si vous voulez que je vous donne mon opinion sur les chemins de fer américains, je vous dirai qu’il sont beaucoup plus intelligemment administrés que les nôtres. Les trains sont mieux combinés et le service des voyageurs se fait d’une façon plus satisfaisante et plus rapide ; le matériel de grande vitesse est infiniment supérieur au nôtre, chaque véhicule ( qui vaut le double du wagon français) est à couloir central, et est muni d’un lavabo, d’un water-closet et d’un appareil à produire l’eau glacée, et enfin d’un poêle à charbon énorme.

Vous comprenez bien que dans ces conditions on fait ici un voyage de 12 ou  24 heures sans être le moins du monde incommodé, étant donné surtout, que les trains de grand parcours renferment des wagons restaurant et des sleeping-cars en quantité suffisante. Les trains de luxe sont chauffés par la vapeur d’échappement de la machine, les voitures sont accouplées au moyen d’un système de soufflets en caoutchouc, de façon que l’on peut circuler d’un bout à l’autre du train sans être incommodé par la fumée et la poussière, les voitures étant hermétiquement fermées au moyen de cet appareil qui transforme la plate forme en vestibule abrité. J’ajoute que ces convois renferment aussi une ou plusieurs salles de bains et de toilette, des fumoirs (car on ne fume pas dans les autres voitures) et même des pianos. Vous verrez qu’on finira par y installer des jeux de tonneau, un billard et des boules !..

(…)

 Dans cet immense pays, on fait en chemin de fer des trajets insensés. 

 Par exemple de New York à Mexico, on met 6 jours ½ en express, et pour aller à San Francisco il faut 7 jours presque. Sept jours de chemin de fer dans un train lancé à 90 kil. à l’heure, et cela sans seulement sortir des Etats Unis !

Vous pouvez juger par là de l’étendue du territoire de cette République dont une seule province ( l’Etat de New York) est aussi grande que la France.

Et dire qu’il y en a 38 comme cela !

Le revers de la médaille, le voici : l’américain est foncièrement canaille dans les affaires : il cherche toujours à rouler son adversaire, son concurrent, son ami et même son père s’il en a l’occasion.

«  Catch money, my son, honestly if you can, but catch money »

“ Gagne de l’argent, mon fils, honnêtement si tu peux, mais gagne de l’argent »

Vous voyez d’ici comment le fils applique cette maxime, la seule qu’ait jamais énoncé une bouche américaine.

Ces gens là chiquent bien un peu de tabac, c’est l’habitude par ici, mais ils sont, malgré cela, assez propres et assez rangés au point de vue des mœurs et de la vie de famille ; de plus ils gagnent l’argent facilement et le dépensent de même.

Les dames n’hésitent pas, par exemple, à se payer à chaque saison des chapeaux de 20 dollars ( 100 francs) et des robes coûtant dix fois plus encore. Tout cela vient de France, il ne faut donc pas s’en plaindre.

 

(…)

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6 réflexions sur “New York 1888

    1. Oui je trouve cela très bien écrit et d’une traite, il n’y a aucune rature et l’écriture manuelle est splendide et très fine, ourlée en fin de mots, comme en ces temps où l’on tirait la langue en classe sur les cahiers.prix des chapeaux ? Oh oh …entre 1888 et 1911 bien des choses se sont passées dans l’import export mon cher, les prix ont flambé ! Ah la belle époque des chapeaux pour messieurs…tu me trouves une photo de trains US d’époque ?

  1. Beau voyage dans l’espace et le temps 🙂
    tout à l’heure un collègue de travail est venu me voir avec un document de 88 (1988) en me disant whoua regarde UN COURRIER MANUSCRIT ….avec une belle écriture en plus… dire qu’aujourd’hui l’on envoie des mails en 150 exemplaires pour préparer la même manifestation !

C'est ici qu'on cause...

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