les Mamies Poupou et les chats sauvages

Je suis partie à pied au village. Je suis passée exprès devant les poubelles où se cachent les chatons de l’été. Une dame leur parlait,  cachée elle aussi derrière les récupérateurs de verre et de plastique, les chats y dévoraient le contenu d’un sac plastique qu’elle avait posé au sol. Elle ne m’a pas vue, eux non plus. Ils sont trognons. Leur mère était là aussi je crois.

Cette dame qui les nourrit et que je n’ai pas vue, je l’appelle « Mamie Poupou »  en hommage à la vraie mamie Poupou,  notre ancienne voisine en ville, il y a cinq ans.

On venait d’arriver dans l’immeuble et il y avait cette dame âgée et magnifique, longue, droite, très digne avec ses cheveux blancs mi longs impeccablement peignés et leur petite barrette sur le côté qui la rajeunissait de cinquante ans. Elle vivait au rez de chaussée et devant son balcon une escouade de chats et chatons sauvages, une dizaine, attendaient chaque jour leur pitance. C’était comique et adorable. Elle leur donnait souvent du jambon et on voyait parfois des petits avec une lamelle de jambon dépassant mollement de la gueule. Slurp.

Son mari était de couleur noire, ce couple mixte nous intriguait car on en voit peu de leur âge par ici. D’où venait-il, lui ? Il y a eu des soldats africains qui ont défilé dans la petite ville drômoise, pendant la guerre, et personne ici n’avait vu de noirs avant.  En faisait-il partie ? Ils avaient tous deux un sacré caractère, rien n’avait changé depuis leurs vingt ans, ils semblaient remplis de courage et de refus de vieillir. La vie ce n’était pas ça, la vie ils avaient connu, voilà ce qui se dégageait de leurs belles personnes.

Leur chatte était en partie blanche, avec une moitié du visage et la queue noire. Je trouvais ça génial. Black and white, white and black. J’aurais aimé connaitre leur histoire. Lui était très beau, un vrai bluesman, casquette et canne. Mais très déprimé de vieillir. Il avait été costaud et sportif.  » Ah si vous m’aviez vu ! » nous a-t-il dit un jour, penché sur les quatre marches qui amenaient à son perron et devenaient des obstacles à franchir quotidiennement. Je voulais l’aider à porter son sac poubelle. Il ne voulait pas.

En mai, mamie Poupou s’était accoudée à sa fenêtre et nous avait observé emménageant. Cartons après cartons, meuble après meuble, chaises, coussins, miroirs, frigo, plantes. Mamie Poupou avait tout suivi, ravie de cette distraction.

On appelait « les poupoux » tous ces chats de gouttière, elle était donc devenue Mamie Poupou. Elle a été hospitalisée à la fin de l’automne. Elle n’a pas traîné, cela ne m’a pas étonné. Son bel époux a été rapatrié par le fils qui a vendu l’appartement l’été suivant. Un jour j’ai vu la porte ouverte, j’ai eu un coup au coeur. La maison était vide et papy était passé faire ses adieux aux murs.

Un chapeau de femme,  de paille avec un ruban bleu,  était resté accroché dans un couloir, tout seul. C’était tout ce qui restait. Il respirait le bonheur, des jours gais sous le soleil, une femme coquette qui avait toujours existé. Je l’ai regardé et j’ai vu Mamie Poupou qui souriait. Je n’ai pas voulu être triste, elle n’aurait pas aimé.

.

Publicités

2 réflexions sur “les Mamies Poupou et les chats sauvages

    1. Hélas on les a peu connu mais ils m’ont marqué et ils restent mystérieux, plein de questions sans réponse. Il ne faut pas pleurer, la belle dame aux cheveux blancs sous son chapeau de paille nous sourit. Elle a enfin vingt ans pour la vie.

C'est ici qu'on cause...

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s