Je ne t’ai pas écrit

J’ai pensé tout l’été à t’écrire. Est-ce le premier été où je me tais ? Est-ce le premier été où ton mari n’envoie pas sa superbe  » grande lettre du camping » ? Non. Pourtant. J’ai pensé tout l’été à t’écrire et ton été est fini, tu retravailles à l’heure qu’il est. Tu as ré ouvert ton beau magasin plein de couleurs, de fringues, de créations, de babioles et bijoux, de chapeaux et de thé pour les fidèles, pendant qu’on flâne autour des meubles de présentation. Et tes petits cintres décorés de grosses perles multicolores.

J’ai pensé t’envoyer un mot, un mot simple de pensées, et je me suis ravisée. Me raviser est un exploit, crois moi. Il me faut arrêter l’élan égoïste, subodorer une connerie naissante, un crash imminent, une erreur massive, parfois juste en un coup un seul, fausse innocence. J’ai donc réfléchi. Pensé. Puis non agi. Non agir sans nager dans sa fange, sans se détrituer sans être trop déçue. Non agir pour le bien. Ce mal que je ne peux te faire, celui que tu m’as reproché encore, même six ans après. Puisque nous ne nous voyons plus. Puisque cet hiver a massacré nos dernières illusions et que l’amitié, tu l’as dit toi même  » J’ai pensé ce matin dans la douche que l’amitié c’est vraiment pareil que l’amour, sauf qu’on passe pas au lit, mais sinon, c’est pareil. ». Bien sûr nous le savons.

Je ne t’écrirai pas, donc, pour te demander si les vacances furent douces et reposantes. Je ne sais où vous étiez. Je ne t’écrirai pas pour te dire que j’ai pensé à vous. Il y a des personnes qui ne supportent pas qu’on pense à elles, qu’on le leur dise même sans espoir de se voir, ou plutôt, en ayant mis un terme actuel à toute proximité. Tu vois comment je parle. Et en le disant je vois comme je suis incongrue de vouloir t’envoyer des pensées. Penser et puis. « Saches que rien ne changera l’amour que j’ai pour toi » t’ai je dit. Oui mais, a-t-on conclu. Oui mais si c’est pour ne rien en faire concrètement. S’être vues tant souvent, et précisément, de si près et ne plus même tenir la rampe ni une béquille.

Vivre en pensées n’est-il possible ? Pourquoi aimerais-je tant vivre des pensées des gens que j’aime et aimais, et faire vivre mes pensées en eux ? Pourquoi le souvenir ? Je vois des fils tendus dans un espace blanc, des cordes qui se terminent dans une brume, un brouillard qui pourrait tout prendre. Je vois l’infini.

Je ne t’écrirai pas, j’ai pensé le faire. Pour te dire que je tiens à toi mais puisque je te l’ai déjà dit. A quoi bon redire si rien ne se fera. L’incapable. Les incapables. Je ne te dirai pas ce sentiment de culpabilité que tu as mis sur moi cet hiver où je suis passée pour une folle qui ne tient plus sur elle-même et qui perturbe beaucoup trop. Nous ne nous sommes pas aimées à nouveau. Nous nous sommes jugées, jaugées, incapables de nous prendre comme nous sommes maintenant. Il est donc inutile que je t’envoie ma solitude, mes affections, mon regard encore posé sur tout ce que je ne vois pas de toi. Dans ce blanc c’est l’ultime glissement de tout ce qui échappe.

Tu n’es plus mon oreille, tu n’as plus mes yeux. Le dernier soir, tu m’as raccompagnée sur le pas de la porte, tu voulais entrer voir la chambre d’hôtes, j’ai dit non. J’ai prétexté le bruit des deux étages d’un escalier qui craque, mais surtout j’en avais assez tu. J’avais assez pleuré. Tu étais plantée immobile au milieu de la petite rue en pente. Tu semblais vouloir revenir en arrière, vouloir tout reconstruire en cet instant de nuit, tout oublier et tout redémarrer ou que quelque chose se passe, se dise, qui contredise toutes nos pensées. Mais il était tard, je pars demain et je te laisse seule en attente. C’est peut être enfin ton tour. Ce n’est plus mon moment.  C’est maintenant ou jamais dit ton corps incapable de retourner vers la voiture. C’est moi alors qui me retourne,  introduis la clé et pousse la lourde porte quittant ton regard, ta posture dans le sombre et glacial de ce février normand que je hais. Nous en restons là et je ferme la porte pour clore les impossible à dire, les chagrins, les erreurs, les reproches, mes crises de panique, mon abandon, la rupture qui s’est découverte en lieu d’une réconciliation que j’étais venue construire. Incapables.

J’ai réfléchi, tu vois, que cela n’aurait aucun sens de t’envoyer une gentille carte de pensées légères. Je sais que tu détesterais, j’essaie de m’en persuader. Un jour, ailleurs, peut être. Cela, personne ne me l’enlèvera.

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2 réflexions sur “Je ne t’ai pas écrit

  1. Un très beau texte d’amour et de brisures. Comment renouer, ne serait-ce même faire un signe quand on s’est tant aimé et que quelque chose s’est cassé ? Qu’est-ce l’amour entre les vivants quand on ne peut rien en faire concrètement (tu vois, des fois, juste des fois, mais au bout seulement de x années que je ne veux même pas compter, je me dis que continuer d’aimer quelqu’un qui est mort c’est plus facile que d’aimer un qui vit loin de soi, la mort laisse la relation telle qu’elle, elle ne la désagrège ni ne l’abime) (sais pas si ce sont des choses que l’on peut dire tout haut, mais ici c’est possible !)

    Sinon, il y a pour moi une grande différence entre l’amitié et l’amour, l’amitié me laisse confiante et heureuse, l’amour me torture. Mais, oui, quand ça casse, ce sont des douleurs très proches.

C'est ici qu'on cause...

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