De grâce et de séparation

Je me suis demandée ce qui resterait. Se rattraper à ce qui est en cours, ce que j’avais laissé derrière moi en partant à Paris ? Cela comptait-il ?

Je me suis retrouvée dans un contexte fourbu auquel je ne comprenais rien. Une plongée grise mais sans ivresse. Pas d’ivresse dans les rues, là où autrefois je rêvais, amoureuse. J’avais la sensation de couper un cordon, de couper une corde sans avoir de pont ni de bateau. Une corde vide. Ce n’est pas que je repensais à tout. Je ne repensais pas au Paris qui fut le mien. Sans doute ai-je là aussi coupé les cordes de ma mémoire. Et je ne ressentais rien de la douceur heureuse. Ne suis-je plus douce-heureuse dans ces lieux ? Il faisait trop gris, il faisait trop pluie qui mouille, je passais des temps fous dans des espaces épais et très laids, qui me prenaient du temps pour rien. Ca c’était au dehors. Je n’aimais pas.

Je n’arrivais ni à me détacher ni à m’amarrer. Je cherchais des beautés. Toujours contrecarrées par des mochetés. Jamais de sérénité durable dans cette ville.

Le dernier jour, je suis allée voir l’exposition qui met en perspective les oeuvres du japonais Hiroshige et celles de Van Gogh. Le V.G dans sa dernière période, de fin de vie. La veille à Orsay j’avais vraiment vu, pas comme il y a vingt ans, vraiment ressenti les peintures en face de moi. J’avais penché la tête, approché mes lèvres près des couches d’huiles, cherché les fonds, les toiles, les tissus, le bois, le carton, le « détrempé » comme c’était écrit, et même le pastel, mon ami, que je voyais briller dans une pièce toute pour lui. J’avais été ivre, engagée, captée.

Me voilà donc le lendemain, 24 décembre, dans le lieu très chic de la Pinacothèque qui coûte un peu la peau des yeux. J’arrive dans le dédale de salles consacrées à Van Gogh. Des murs jaunes. Trop de monde pour moi, les gens sont devant les toiles. Je parcours l’expo pour démarrer à la fin, j’irai ainsi de place en place juste là où il n’y a personne devant une oeuvre, là où on peut être à soi. Je lis les grands panneaux bien faits qui contextualisent les oeuvres. Sur fond violine. Et auprès de chaque toile il y a un panneau en long qui veut montrer le parallèle entre une estampe d’Hiroshige et la toile de V.G exposée. Peu importe…Ce panneau débute surtout par un extrait de lettre à Théo.

C’est petit à petit que je m’incruste dans les lumières, les arbres et les cieux des toiles. Chaque épaisseur de peinture est une invite, une phrase de lui. La beauté du soleil, les spirales qui chantent ensemble de la terre au ciel sont des folies. Par la couleur extraire la douleur, foncer vers l’éternel dans les couloirs de l’errance, impasses d’asile, projets écrasés au sol, oreille en morceau, Gauguin en esclandre. L’artiste est un feu. Rien ne peut l’épargner. L’absolu est sa maîtresse et l’assassine. Rien de plus, tout y est.

Je ne pensais pas voir autant de vie dans ses toiles parce que je ne les avais jamais vues d’aussi fort , d’aussi près et prête, moi. Je déambule, m’arrête et esquisse sur mon carnet. Non pas pour dessiner car on ne dessine pas une toile de V.G. Hier à Orsay, j’ai dessiné des corps, des animaux, des formes longues et courbes reliées à l’existence. Facile, ludique. Là je trace des mouvements, des zones dans une page blanche où je danse parce qu’il faut que je fasse quelque chose. Quelque chose qui me garde en vie et en souvenir de tout ce que j’absorbe comme une absinthe. Du pur et mortel, du poison déguisé en champs de blé et soleil en plein milieu de la toile. Ce que je vois c’est le malheur absolu transfiguré, créé pour aimer le monde qui ne nous aime pas, Vincent, qui ne nous aime pas.

Il y aura ces « troncs d’arbres dans l’herbe ». A cet instant là trois japonaises entrent dans l’expo. L’une d’elle est âgée et en fauteuil roulant, un ascenseur ridicule, aussi épais qu’un monte-charge et lent comme une barque abandonnée, lui fait descendre quatre petites marches en cinq longues minutes. Elle s’en fout, elle est extrêmement patiente et ses deux filles (?) aussi. Elles parlent lentement comme des algues au fond de l’eau qui balancent. Elles s’accordent totalement avec les toiles. Plusieurs fois je m’arrange pour être avec elles trois devant un tableau. Elles me bercent, il se dégage d’elles une poésie fondante, elles sont justes, à leur place.

Après l’arrivée de la dame en fauteuil, je monte les marches et je suis au début de l’expo alors que j’y rôde depuis 45 mns « à l’envers ».  Devant le tableau « paysage aux gerbes de blé sous la lune » il y a peu de monde, nous sommes quatre je crois et dans un recoin assez grand avec un banc. Je crois qu’il y a cet homme un peu chauve qui est attentif et ému. Il y a aussi ce couple jeune ébloui. Et cet autre monsieur assis, je vais le trouver souvent assis au fil des salles, j’aime bien. Je ne sais pas comment cela s’est produit, je crois que c’est la résultante de tout ce que je viens de voir et de ressentir. Je vois d’abord le tableau de loin et il y a une décharge en moi, un trop plein. Je m’avance mais en biais, pas de face où il y a le couple qui observe gaiement la toile. Je m’approche de côté mais fuyante. J’attends. Je recule, je me noie vers les autres, souhaitant qu’ils me cachent le tableau. Je marche lentement en long et large parfois je  lâche des yeux la peinture. Autre chose est entré qui ne ressort plus. J’ai envie d’éclater en sanglots de me débarrasser de mes fringues et d’exploser de tristesse. Comment Vincent as-tu pu peindre cela ? Comment la noirceur a-t-elle pu être transfigurée à ce point, expurgée et vaincue, piétinée de rage, étouffée comme on se pend dans un bonheur qu’on n’aura plus ? Je me retiens mais je pleure. Lentement et de l’oeil gauche et je m’assois. La pierre dans ma poitrine chante aussi, chante la réunion entre ce quelque chose devant moi et moi et lui. Et pourtant c’était hier, c’était il y a longtemps, ce n’est même plus un souvenir pour toi qui es mort et disparu et pourtant c’est ici complètement.

C’est ensuite que, seule enfin, je reviens vers elle. Je la prends, je la scrute, cette planète étrangère peinte si parfaitement. Ce monde imaginé envoûtant. Une magie en matières. Je vois les courbes qui s’appellent et qui ont rompu les digues du temps, je vois les danses dans le ciel et de ces bleus et de ces oranges et de ces jaunes et de ses. Je vois les petites maisons, et les détails qu’on ne voit pas quand on passe. Je ne comprends rien. Je crayonne la danse pour la garder toute ma vie en moi. Une danse impossible mais qu’il a su. Je reste, je presse le pas, je reprends des yeux et puis je sais qu’il faut partir. Pourquoi ? Parce que je ne peux pas prendre la peinture dans mes bras et glisser dedans. Parce que je ne peux pas rester toute ma vie là devant la force du monde, devant la puissance de l’oubli impossible. C’est impossible oubli. Oublie. Je lui dis au revoir. Je me tourne d’un coup je descends les marches me persuadant de ma raison. Je me parle « Il le faut Laure, allez, avance ».

Je retrouve plus loin les trois femmes japonaises qu’on voudrait peindre telles quelles devant les tableaux sur un fond brun presque noir. Je traîne encore, je re re vois les peintures déjà vues et puis je me pousse. Allez Laure, allez, avance.

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