Au tri perdu, l’on gagne

Je pourrais t’écrire tous les jours. Simple comme chanter ou respirer, ce qui va bien ensemble. Un souffle, un son. J’aurais aimé vivre dans ces temps où les artistes, les amis, les amants, s’abreuvaient de courriers presque quotidiens. J’ai commencé comme cela ma vie avec les lettres. Les lettres dans ma vie ont été mes maîtresses. Je leur ai tout livré, tout donné, sous des impulsions multiples et non réfrénées. Les amours, les amis. Le premier petit copain, un doudou en sucre qui m’aimait comme un ange, tout entier. Nous nous écrivions. Je n’ai plus aucune idée de ce que nous racontions. J’avais 13,  14  et 15 ans. J’étais un paquet de poils fébriles, en vibration d’impatience. Pas grand chose d’autre, d’ailleurs, à mon pedigree d’aujourd’hui. Le courrier ne peut être que spontané, volatile et capricieux.

Tous les aimés ont eu ce don, cette capacité d’écrire des lettres d’amour sans compter. Peut-il en être autrement ? Non, c’est vrai qu’il en fut un moins habile, long à entrer dans le piège de mes désirs. Mais à la fin. Mais finalement. C’est plutôt avec le dessin qu’il a écrit. Un jour d’après mes trente ans, il  y a eu toi, bien sûr, que je ne veux même plus nommer en pensées. Nous étions pages, mots, verbe en flammes, distance et douleur. La distance se remplissait de nos envois. La présence nous confondait, nous faisait balbutier, tout était dérangé. En cendres je me suis rangée. Mes carnets, tes livres, ton écriture élancée, ni homme ni femme. Dans un carton au cellier, tu es.

Tous les amis ont vécu de mes lettres. C’était il y a longtemps. Cela s’est arrêté. Je suis très étonnée quand ils me disent aujourd’hui  » De toi j’ai tout gardé ». Cette fièvre de l’après adolescence, c’est l’adolescence qui encense tout, tatoue les liens, empreinte amoureuse des définitifs. J’ai tant aimé nos courriers. Un jour d’avant l’an 2000, dans ma boîte, une amie qui aimait écrire et à laquelle je m’étais plainte de ses silences m’a dit de cesser d’être égoïste et de voir le monde tourner autour de moi uniquement. Ce fut un début de fin. Parce que si elle, elle, n’écrirait plus, alors qui écrirait ? Si peu. Même la distance géographique,  à laquelle je veille comme la plus fidèle de mes compagnes, n’y faisait rien. Le flot de nos lettres se rompit, le flot des miennes, en conséquence, aussi, car j’ai la mauvaise manie d’aimer qu’on me réponde, au moins annuellement. Le courrier qui se fixe des règles de bienséance n’est plus. Il devient un ersatz de cri du coeur, il devient petit.

Ces dernières années, le courrier est revenu par un autre biais, via les contacts du net. Ce fut un grand bonheur. C’est. Je me suis même demandée si il y avait là des amis. Ce ne sont plus les mêmes définitions du mot « ami », parfois on ne s’est pas vus, on ne sait qu’à peine nos voix mais on se lit. Tout commence donc par un essentiel : se lire. L’écrire est le maître redevenu. Il nous raconte. Ces nouvelles amitiés m’ont propulsée dans un monde à l’envers qui me remet droite et juste-apposée, légèrement inclinée contre le mur à regarder du rose et du vert, des jaunes au milieu, une scène impressionniste qui ne dit pas son nom mais s’imprime. Des amitiés. Sensibles. Parallèles puis essentielles. Des échos, des trouvés. Dans ces objets perdus où nous sommes, ces centres de tri des courriers égarés, des trouvailles, nous, retrouvés.

.

.

Publicités

5 réflexions sur “Au tri perdu, l’on gagne

  1. oui, je peux témoigner de ton écriture voyageuse et fidèle
    qui m’enchante , moi qui suis toujours en retard de 10 lettres au moins
    Ta danseuse rouge à la tête à l’envers est bien arrivée avec le vent
    mistral à décorner les chèvres aujourd’hui….
    je tache de ranger un peu ma pièce à musique, et mes idées
    car le retour au turbin est pour la semaine prochaine
    la voix???
    et bien on verra bien!
    bises de janvier

  2. En te lisant, je me demandait où étaient passés nos courriers, nos lettres. Mais force est de constater que ni le téléphone ni Internet n’en ont fait disparaitre le besoin, l’envie, le désir. Peut-être la jubilation du papier et du matériaux a-t-elle migré vers le scrapbooking, le geste, l’instrument, le pigment, vers la peinture et le dessin, les mots vers les blogs et les images vers un peu tout ça. Si c’est le cas, nous n’avons rien perdu, si ce n’est de nous adresser des lettres rassemblant cet ensemble.

    Ah si, un truc s’est perdu : la joie incomparable d’ouvrir la boîte-aux-lettre et d’y trouver, aussi précieux qu’un oisillon dans son nid, un courrier personnel.

    1. Grâce, essentiellement, aux lecteurs de mes blogs, cette joie est redevenue ! Tu as raison elle est incomparable.
      J’ai envoyé des zozios en cette fin d’année, ta boite fut -elle un bon nid ? Mon problème c’est qu’envoyer ne me suffit pas , n’ayant guère confiance en La Poste qui fait pourtant des miracles, j’ai besoin qu’on me dise « Reçu ! ». Ah la la, épistolière, c’est pas une vie !!

C'est ici qu'on cause...

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s