Entre merles

C’est le matin que les deux merles se battent au fond du jardin. Ce matin je suis arrivée dans la cuisine juste au moment où ils volaient l’un face à l’autre, bec orange contre bec orange, ailes noires déployées. C’est rare. Ils ont plutôt une tactique  » à l’usure » de petits sauts.

Tout commence dans le laurier sauce qui fait poste de douane pour les amis à plumes, entre le voisin et moi, à l’angle de la palissade en bois déglinguée. Ce laurier a gelé l’an dernier mais nous a fait la joie de revenir à la vie. J’avais coupé les branches mortes de froid en hauteur, j’avais coupé aussi à mi-hauteur tout en laissant de 50 centimètres à un mètre de longueur de branchages car  cet arbuste est indispensable aux merlous. Pour les bébés c’est l’arbre où l’on apprend à sautiller de brindilles en branches, comme ces jeux d’escalade, ces « cages à poules » nous disions autrefois, dans les parcs au pied des immeubles. J’ai donc laissé le terrain de jeu, j’ai juste enlevé les feuilles séchées et tristes, cramées, beige même pas rousses.

Puis tout a repoussé par le bas, vert fort et dru. J’aime cette plante, elle est pour moi le bambou de l’Occident. En Asie on sait tout faire à partir du bambou. Tant la nourriture qu’un panier ou une maison. Et son bois est imputrescible. Je me suis aperçue que le laurier rivalisait avec ces qualités, à sa façon. Même si je n’en suis pas encore à sucer le laurier par ses racines, je l’utilise dans 80% de mes plats, il est tisane aussi, et son bois est souple mais ne rompt pas, revit de ses cendres et fait un très beau bois de chauffage. Rien à redire, si, l’odeur. Il y a à dire sur son odeur un peu médicinale et « dégages-moi les bronches » qui me plait.

Le matin c’est dans l’arbuste entrain de se reconstituer et qui a déjà des jeunes branches hautes d’un mètre soixante, que deux merles font terrain de lutte. Haut, bas, côté, à côté, quelques centimètres les séparent, rarement plus de cinquante centimètres, et ils valsent méchants. Sans se regarder. Quand il y a contact visuel ça va loin, il y a conséquences. Affront, insulte, répondant. En trois secondes de pauses et c’est à celui qui reprend l’assaut. La branche au dessus. Décroché de l’autre, part sur le côté, attaque par derrière en suivant, tacle de quelques millimètres, personne ne bouge plus. Envol sur la palissade, crocheti des pattes, saut brusque. Je t’attends. Hésitation. Escapade chez le voisin. Je ne le vois plus. Puis il revient, a pris un tour d’avance se dirige vers le toit de la cabane.

Le toit de la cabane. Non. C’est Fort Knox. Pour l’instant c’est le plus agressif, un peu plus musclé que l’autre qui tient la place. Il faut dire que j’ai repris le lancer de pommes ce matin, maintenant que la neige a fondu. Le matin, donc, j’épluche la pomme du petit dejeûner et j’en garde des morceaux pour la gente aux ailes. Je lance des bouts sur le toit de la cabane, l’endroit-aux-oideaux, leur cantine, entre autre. Ce sont merles et merlettes qui dégustent. Ce matin le deuxième merlou, plus petit mais audacieux, retente une percée. Il lui en faut beaucoup pour perdre haleine et abandonner l’idée de croquer la pomme sur le toit. Je n’aime pas les voir se battre. Il y a cette tension palpable, même derrière la vitre de la porte de la cuisine. Je sens le désarroi de ce petit qui en veut et cherche des stratégies pour ne pas perdre face. Ce matin Merlou-en-chef lâche un moment le combat pour picorer le fruit. Petit-plein-d’audace marche sur la palissade en vitesse et pointe un bec vers le toit. Je vois son bec orange qui ose. Merlou est énervé, cette cabane doit être la sienne. Il ne chante pas encore mais quand viendra l’heure il chantera pour la garder, éliminons tout de suite les prétendants.

Attaque. Je te sautille dessus en dressant le cou. Petit feinte, rebrousse chemin mais revient et ose deux pattes sur le trône tuilé, plein de promesses gourmandes. Merlou se fait chien de garde, les mollets saillants, le bec ferme. C’est vraiment la guerre ces deux là. Cela fait quinze minutes que pas un ne respire comme il faut. On ne peut plus vivre tranquillement. Petit a disparu chez le voisin. Le voisin qui ne donne pas de pommes. Amoureux des oiseaux, membres de la Ligue de leur protection, il a bien une petite maison-cantine dans un arbre mais je crois qu’il délaisse un peu ses amis cet hiver. L’échelle qui mène à la maison où il met des graines, l’échelle est au sol couchée. Le voisin a mal au dos. Alors que mangera-t-il ce merle audacieux qui se bat avec Merlou sous mes carreaux ? Depuis huit jours les hostilités sont déclarées et la froidure n’a rien ralenti. Merlette commence à pousser ses petits caquètement roucoulés. Oui, il y a des enjeux en joue. Les histoires ont commencé.

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