Peut-on revenir ?

Partir ne fut pas difficile. Une évidence. 28 ans et l’envie depuis longtemps et deux années à chercher une O.N.G qui nous convienne. 1988. Le grand saut. La dégringolade sur place de voir les difficultés de mener à bien une mission éducative dans un camp de réfugiés au Nord de la Thaïlande. Et de comprendre très vite qu’on est là parce que c’est nous, pour nous, une exigence vitale de vivre. Et de savoir que ce sont les humains qui font la raison de rester, de vouloir tenir.

Trois pays frontaliers plus tard, Thaïlande, Cambodge, Laos, 1997 il faut rentrer. Plus rien ne colle, plus rien ne me colle à la peau si ce n’est trop de doutes et de solitudes.

Vouloir revenir et retravailler en Europe. Retrouver l’aimé, savoir ce qu’est un amour qui veut tenter de durer malgré tout. Malgré nous et tout, tous, toutes, ceux qu’on laisse au passé mais qu’on ne laisse pas. Qui mettent du temps à rentrer dans une mémoire à trous. Une mémoire qui protège, qui oublie tout ou presque. Pour se retrouver, pour aimer, pour aller.

La semaine prochaine ils seront une quinzaine d’amis à Lui ici, dans un gîte. Des qui sont rentrés eux aussi. Mal, bien, clopin copains, avec des trous, des heurts, de la colle à gogo, des femmes, des enfants, plus de femmes, des drames, des renaissances, des failles grosses comme une terre qui tourne, des coeurs énormes qui ont beaucoup vaqué. Je les verrai un peu, je n’en connais que certains. On s’est croisés dans ces pays, on s’est vus avec un tel, une telle, on s’est vus s’assembler se dissoudre rire aimer rencontrer séduire quitter et avoir peur oser et foncer prendre et laisser. Je vais revoir S. que j’ai vu au Cambodge en 1992. J’étais à ramasser à la petite cuillère et je souriais et elle me disait  » Et bien toi tu es comme les khmèrs, tu me racontes un drame avec de grands sourires ».

Je ne resterai pas toute la soirée avec eux. Eux ils peuvent, se raconter des souvenirs, ils rient, ils aiment parler de leur vie ensemble sur les frontières, ils se repassent les images, ils reconstruisent, ravivent, décodent leurs expériences, archivent, se souviennent, cherchent, racontent. Moi je ne peux pas. Mon coeur est trop à l’étroit quand il se serre. L’amour laissé est trop fort, trop collé dans mes vaisseaux rouges et noirs. Je ne veux rien raconter ou si peu, je ne veux rien entendre. Je suis nostalgique du meilleur et le pire me trouble encore tant. C’est ma vie c’est ma chair et c’est encore maintenant.

J’ai mis un drap blanc sur mes souvenirs, je porte un drapeau de paix pour exister un peu. Loin, lointainement, coulent mes larmes laissées, coulent mes baisers, coulent les corps qui s’embrasent, qui ne reculent devant rien dans la chaleur moite épaisse qui ne laisse aucune place à la légèreté.

Loin j’ai mis un drap d’or sur mes boudhas debout et couchés, de bronze, de bois, de pierre, de marbre alignés, enterrés ils reposent. C’est mon soleil en secret. Loin restée, de cette partie d’une peine gagnée qui n’est plus. Loin mes Boudhas attendent que je revienne pour voir ce que je suis devenue.

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2 réflexions sur “Peut-on revenir ?

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