T sur le chemin essentiel

A ce grand week end de retrouvailles je vois T.

J’en avais un vague souvenir, nous ne nous connaissons pas vraiment.

Il est très grand et calme, ouvert à ce qui vient. Et tout de suite nous discutons de sa marche le long du chemin de Compostelle.

J’avais compris que sa vie en Europe ( après des années de travail solidaire sur trois continents) le conduit progressivement à la simplicité volontaire.   Et qu’il fait des choix, de plus en plus. Marcher, seul, longtemps, l’année dernière, c’était, me dit-il, une expérience de petite mort. Se dépouiller du maximum. Puisqu’on finira sans rien. Puisqu’on est poussières.

T. ne met jamais de chaussures, il vit en tong. Pour la marche il avait aussi des Five fingers, des chaussures à orteils. Je ne savais pas que cela existait.

http://www.idealo.fr/cat/22875F2385475/chaussures-de-course.html

Il part du Finistère. Il marchera trois mois, finalement. Il est entrainé, c’est un artisan du bois, un actif. Mais il va souffrir non des pieds mais de tendinite. A l’aller. Il me raconte qu’un jour à Vezelay, il tombe à genoux et pleure tant c’est difficile. Il n’a quasi rien sur lui ni dans son sac, il dort à la belle étoile même sous zéro degrés. Il rencontre des locaux, essaie d’échanger un abri et/ou un repas contre un service rendu. En Espagne il aura du mal à trouver refuge, mais tout le monde lui offre le couvert. Plus les gens sont pauvres, plus ils partagent tout de suite avec lui.

Il raconte ses sentiments qui évoluent, comme ce que beaucoup racontent, l’endurance, la solitude choisies, transforment totalement. Il peut dépenser 5 euros par jour, pas plus. Il marche de 8 à 10h par jour. Il rencontre des marcheurs, bien sûr. Tout cela c’est l’aller jusqu’en Espagne. Il est en mauvais état quand il arrive chez le pote de Clermont-Ferrand. Il se retape. Il fait aussi escale chez une amie d’Hendaye.

Il prend le rythme, il a longé la côte le plus possible me dit-il, mais là je ne visionne pas trop sur la carte…Et il arrive à ce qui pourrait être la fin, le but. Il se demande que faire. Il est tout juste échauffé. Il ne souffre plus, c’est une chose incroyable ce corps qui se transforme totalement. Cet apprentissage l’exalte. C’est quelqu’un qui fait de la méditation, de l’apnée, a une relation très mature avec son corps, outil qu’il écoute, avec lequel il compose sa vie, sa santé, ses choix d’être sur terre.

Il décide de refaire le chemin dans l’autre sens, puisque le plus dur est fait. Il remonte en restant dans les terres, pas sur la côte. Il est tout à la contemplation, au nomadisme, à la spiritualité personnelle et totalement disponible pour les marcheurs qu’il croise, et qui souffrent énormément. Il s’arrête, les soigne, les masse, les conseille puisqu’il en a bavé lui aussi. Les gens n’en reviennent pas. Il ressemble à un moine guérisseur, pieds nus. Il les soulage, les aide à repartir. Il est heureux.

Cela fait un an. Au retour chez lui, il a pris des orientations, a peaufiné ses projets à la fois personnels et professionnels. Il sera toujours ébéniste-charpentier mais nomade, dans sa roulotte, d’abord en Espagne, puis en Europe de l’est ( il a aussi bossé autrefois dans cette région). D’ailleurs il est un excellent professionnel, passionné, il part travailler partout où on a besoin de lui, il sait construire avec le bois, depuis l’escalier jusqu’à la maison toute entière, tu peux le contacter. Sa femme et leurs six enfants suivront-ils la roulotte ou resteront-ils à la ferme ? Ce n’est pas la question. Chaque chose en son temps. Il a vécu dépouillé de tout, sans peur, improvisant chaque soir le gîte et le couvert. Il est sur son chemin. Lumineux. Il nous a cuisiné un grand plat de lentilles-maison, germées, épicées et divinement bonnes et a amené trente oeufs de ses poules.

Il est très grand. Quand je l’écoute ou lui parle, je dois beaucoup lever les yeux, je ne suis pas la seule ( je ne suis pas naine non plus !) et cela ne colle pas avec le personnage : te regarder du haut vers le bas. Plus tard on sera assis. Je l’écoute, ça passe tout seul, on se comprend. Il a envie de dire combien la liberté est grande et possible. Sur son chemin « de petite mort », se débarrassant du matériel, tel un vrai pèlerin tibétain se prosternant à chaque pas, il a engrangé, je le vois, une ode à la vie.

P1410790

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2 réflexions sur “T sur le chemin essentiel

  1. Superbe ! bel homme ! (je ne sais pas ) mais certainement belle * âme*… Bien que je n’aime pas beaucoup utiliser ce mot.. Mais .ici, pour celui-ci, je n’en trouve pas d’autre.

    Belle idée que ces retrouvailles, des personnages particuliers, ayant partagé une vie particulière en des circonstances…J’arrête, mais que du confidentiel, du secret presque, de l’exceptionnel à partager

    Merci Laure. Nicole

    1. si si,
      belle gueule d’ange blond, lisse,
      aux yeux étirés bleu sourires.
      une jeune chien foufou dans sa jeunesse, à faire craquer les coeurs des filles

      Tous pleins de recoins, de secrets, de chutes et de beautés, oui c’est sur.

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