Je suis une plante

Il pleut il pleut il pleut ça fait des heures qu’il pleut et assise sur la terrasse couverte je bois du thé comme du p’tit lait ( beurk) parce qu’il pleut il pleut il pleut

C’est grand c’est vivant ça remet le cerveau volant.

C’est frais c’est doux c’est longtemps et on en veut je veux il pleut il pleut je veux

Une révélation ce matin : je suis une plante et de celles qui fleurissent. Donc. Sans pluie, que suis-je ? Un salsifis, une patate qui ne germe plus, une boîte à outils rouillés, un cornet mou sans glace.

Ce n’est pas que je veuille juste de la pluie, on ne veut pas pourrir sur place, on est d’accord. Mais le manque d’eau m’est nuisible. Sur mes feuilles, mes pétales rouges en dentelles, jusqu’à mes racines en terre qui ont soif autant que le reste.

Il faut de tout dans une plante. Des saisons de soleil, si possible en sa maturité, et de vingt trois ans à aujourd’hui j’ai opté pour du soleil. J’avais eu une enfance pluvieuse, un pluviomètre au maxi dans les vallées de Seine menant jusqu’à la Manche. Du gris des jours mouillés, trempés mes os dans les bus et sur les mob, au lycée les cheveux pas essorés, les cirés dégoulinants derrière les chaises raides, les chaussettes froides dans les chaussures à lacets, vous n’allez quand même pas au lycée en bottes de poissonnier ?

Cela a renforcé mes arrières, mes racines se sont ancrées, mes fleurs en ont vu de belles couleurs. De mes pistils de quoi croquer. De larges feuilles où les gouttes prennent assise, se chauffent au coeur, puis font toboggan. De la pluie chaque jour j’en ai eu. Je ne réfléchissais pas, je vivais toute nue dans ma cervelle.

Dès que j’ai pu je suis allée au sud. Je suis sortie du pot dont j’avais fait le tour, très tôt pour ne rien oublier de la pluie passée. Une pluie froide et normande qu’on maudit toute l’année. Il y a des contrées, hélas, où les gens se plaignent de leur sort on se demande pourquoi ils restent.

Je n’ai pas compté le nombre d’années au soleil versus le nombre d’années en pluies. Mais je me suis logée sous un soleil tellement implacable, surtout en Asie, que les années avec sont doubles, épuisantes, corsées, ont travaillé ma cervelle de plante. Je me suis renouvelée. On m’a coupé des tiges, des branches, je suis un arbre à fleurs. J’ai taillé mon tronc, comme un sculpteur débutant qui ose entamer sa matière brute. J’ai changé de gabarit, de variété. La variété fait l’homme, la femme encore plus. La femme sculpte son temps, connait très tôt la valeur des jours, les jours qui saignent, les autres, la responsabilité de porter l’enfant ou non. Le quoi faire de ses seins tellement sexués en plein jour tellement si tôt. Il y a l’enfance puis la femme qui naît, peu d’entre deux. Le rapport aux autres en est transformé. L’arbre-femme entend les vies.

Mes fleurs sont acides et veloutées comme des framboises. Mes hibiscus sont jaunes et orangés et veulent les papillons. D’un papillon sur mes épaules je deviens l’oiseau sur ma branche. Je suis l’arbre et le ciel et les fleurs qui ouvrent leur creux et s’abreuvent.

La pluie.

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