L’écriture qui rend, qui donne, qui surmonte

Je lis « L’écriture ou la vie » de Jorge Semprun

Livre sorti en 1994, depuis ce temps j’attendais pour le lire, je crois l’avoir emprunté une fois déjà mais sans suite. J’ai souvent la bouche plus grande que les oreilles à la médiathèque.

Cette fois aussi j’ai eu le ventre trop gourmand et j’en avais ramené plein, début août. Dont celui là. Avant-hier, nonchalamment, je le sors de la pile. La pile est en bas d’un tréteau, le tréteau avec une planche dessous. Le coin  » médiathèque ». Je sépare bien, j’ai toute une technique avec les bouquins empruntés pour les retrouver illico et ne plus jamais errer sous le lit, dans les pièces, dans le salon, dans les sacs variés en m’écriant  » Bon sang où est-ce bouquin que je dois rendre !? ». Non, je suis méga organisée.

Ce livre m’a attrapée tout de suite. C’est très rare. Le dernier était « La constellation du chien ». Je suis le plus souvent penaude, peinant, me motivant sur les vingt premières pages d’un livre, prétextant des tas de faux prétextes pour ne pas être attirée : le lieu, le temps, ma forme ou ma non forme, la chaleur, les coussins trop durs, la chaise de jardin, la fatigue, le manque de volonté, la fainéantise, etc etc. Parfois ça passe, je poursuis la lecture. Régulièrement ça casse. Alors quand un livre me saisit dès les premières vingt pages je suis sous le choc. Cela me réconcilie un peu avec moi-même, bon tu n’es pas totalement illettrée proche du non retour vers le ramollissement neuronal. Tu vis encore, tu peux aimer, tu lis. Tu dévores.

J’ai essayé de parler du contenu de ce livre à la maison mais on m’a intimé l’ordre d’arrêter. C’est exactement cela, ce n’est pas le contenu, le camp de Buchenwald, par ex, dans la première partie, qui est l’important. Tais-toi. Essayer d’en parler à l’oral, après avoir lu la moitié de l’ouvrage, n’a aucun interet pour celui qui écoute si ce n’est de l’écoeurer. Il faut LIRE. Le livre est subtil, ce qui compte c’est la manière, c’est d’une subtilité et d’une intelligence démoniaques. Cette façon de philosopher pragmatiquement sur le souvenir, l’acte de raconter, la force des images, l’être intérieur envahi, la joie et le désir, l’impossible transmission, la force, la dérisoire force humaine pourtant souveraine, et l’inextricable incompréhension, de quoi de qui ?

C’est un livre profondément écrit et qui te prend par le colbac , de corps à âme. Un trou,une tranchée, des fleurs, des squelettes, des hommes, des humains, du savoir, beaucoup de savoir, du René Char crié à pleine gorge sur la place du camp, le jour où les portes s’ouvrent, en compagnie de l’armée américaine. C’est une écriture qui doute de ce qu’il faut écrire mais qui le fait et qui réussit. C’est une réussite et un profond engagement face au lecteur. Qui devient un ami, un compagnon de route, qui est pris à partie  » Non attendez, avant je voulais vous dire cela. » « Oui je l’ai précisé déjà mais maintenant c’est de ce dîner avec cette musique de jazz dont je veux vous parler, pas d’autre chose ». « Non je ne veux pas radoter » semble dire souvent l’auteur, mais « Attends reste encore un peu, il faut que je te dise ». La fumée, la neige, la neige, la fumée, la petite maison de Goethe juste à côté dans la vallée de Weimar.

Je n’en suis qu’à la moitié. Vont venir les années espagnoles. Va venir l’après, le commencement et le retour. Dans ce livre l’indicible est dit, de temps en temps je lève la tête, je m’arrête car je dois cesser ce tremblement interne qui s’empare de mon centre, entre les deux seins. Une érosion en ma matrice. Je n’ai pas vraiment envie de pleurer même si cela y ressemble. J’ai envie de vivre plus, mieux, avec toute la peine du monde. La peine du monde gravite autour de moi, sort des pages, s’effrite, s’étend, tout est remis en question, tout va vers le sens, de multiples destinations, tout veut aboutir, même a minima. La vie, essentiellement, puisque l’homme qui écrit est en vie, même aujourd’hui  après sa mort. Même après avoir vécu sa vingtième année en camp. Un homme combattant.

Je suis retournée sur le net voir quand il est mort, je savais que c’était récent.

2011, 87 ans. C’est tout dire. Qu’il s’agit d’en vivre, au delà de tout. Il y a des êtres…

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