Froid chaud

Comme il y avait un trop plein, ça a fait un vide tout à l’heure de te voir sans moi, de me voir sans toi pour trois jours.

Ne compte pas sur moi pour m’attarder quand je te dépose à la gare ou à l’aéroport et même à quai pour un bateau. Quoique sur l’eau, c’est  beau. Je te laisse choir sur le trottoir avec tes bagages. Je ne suis pas du voyage, je ne veux pas m’enraciner dans la gare. Je n’ai rien à y faire, je m’y ennuie sans but. Je veux tout de suite vivre ma vie sans. Celle où tu restes derrière. Moi sans horaires et sans billet je tourne en cage dans ces halls où chacun sait sa prochaine destination.

Sur le trottoir je te dépose, j’ai froid. Tu en veux plus mais je m’arrache de tes lèvres qui restent boudeuses.

A la maison c’est là que je tourne en rond. Comment ça la télé ne marche pas ? Le plombier passe et me dessine une salle de bains que je ne veux pas mais il ne veut pas d’incertitudes et prend ses mesures mettant ses chaussures dans le bac de douche. Est-ce un trottoir ? Il me donne son avis sur la déco, sur le rebord ici, sur les pavés de verre qui n’ont rien à faire là m’assure-t-il. Bon sang, je suis cuite. Un homme dans ma baignoire, un homme inconnu sûr de lui qui pose son talon sur le rebord blanc que j’avais astiqué. Tout part n’importe comment. Il s’en va et je suis démunie. Tout est mou et fade. Je ne sais plus rien et tout me casse les pieds. J’ai froid. Je mange la soupe en écoutant la radio. Qu’est ce qui va me réchauffer ? La tisane ? Le gateau au chocolat ? C’était trop plein, je m’en plaignais presque et maintenant c’est vaquant, il faut reconstituer.

Puisque c’est comme ça et pas différemment, je vais me mettre au lit et poursuivre le Modiano que je lis. C’est un drôle de livre. Je n’avais jamais lu cet auteur. Les phrases sont courtes. Les scènes se déroulent au Quartier Latin entre hôtels et bars et flippers bruyants. Avec rien il créé quelque chose. Un film. Des personnages. Un brouillard se remplit, des formes bruissent. Peu de dialogues mais chaque phrase dite est mâchée, posée, décrite. Une ambiance monte langoureusement. Rien encore ne peut prédire ce qui arrivera pourtant on sait que quelque chose va arriver. Des indices sont posés comme on pose une théière lourde sur un plateau choisi, ciselé, aux fines poignées qui se détachent de l’ensemble. Qui coupent un peu les doigts avec le poids. Qui est-elle ? Qui sont-ils vraiment ? L’histoire pourrait ne pas tenir debout. Au début j’ai pensé ne pas y croire, ne pas mordre dedans. Je n’ai pas mordu, c’est la pomme qui s’est approchée de moi. C’est le bruit qui m’a fait entrer dans le dédale lent d’un souk, rempli de lignes droites, en fait. On ne sait pas. Ce serait un livre écrit dans un café en regardant au dehors. Les boulevards parisiens, les femmes qui entrent avec leurs vestes de cuir trop étroites, les hommes maladroits aux phrases rapides qui ne répondent à rien. L’écrivain ne quitterait pas sa place, bien au chaud, café noir après café noir et écrirait sur un grand cahier ou bien n’écrirait rien, ses yeux seraient suffisants comme un magnéto qui tourne. Ce n’est ni un livre drôle, ni un polar. Ce n’est pas un livre d’action. C’est un livre en spirale, c’est un homme qui ne sait pas ce qui lui arrive mais qui laisse tout arriver. Et c’est si bien (d)écrit.

.

Publicités