Fouine Timide

Je ne sais plus quand ça a commencé mais c’était juste après le printemps, on pourrait dire au début de l’été. Parfois la différence n’est pas nette. Pour nous, dans la maison-au-nid-de-Gertrude-accroché-au-rosier grimpant, ce sont les mois à partir d’avril qui comptent. Notre calendrier entre avril et aout est celui de ses nichées. Rien ne peut arriver à la cheville d’une telle activité qui requiert toute notre admiration.

Au moment où j’écris cela nous sommes fin novembre et je me demande si elle reviendra. Je sais qu’une merlette prendra possession de ce nid et que je taillerai le rosier en préparation de cet évènement, mais comment s’appellera-t-elle, je ne sais pas. Gertrude, comme chaque année, s’en est allée. Je m’y habitue, en quelque sorte, je crois qu’en deux ans de connivences j’ai adopté leur mentalité, celle des familles merles. En résumé c’est du style : On est là, on est là; on s’active, on picore, on perfore le sol pour en extraire à coups de marteau-piqueur les délicieux vers. On n’est pas là, on n’est pas là et ce n’est l’affaire de personne d’autre. Ce n’est que leur affaire à eux, la merlette et les bébés de l’année et Bibi, le père. C’est ainsi, on s’en va. Personne ne pose de question, il est totalement vain de se faire du mouron, de déclarer une fugue au commissariat ni de signaler une  personne disparue. Seuls ces crétins d’humains sans ailes font cela. Toujours à se coller les uns aux autres comme des moutons, des années et des années après leurs naissances. Des mal formés ces bipèdes, des angoissés de premières, des petits vermisseaux qu’on déterrerait d’un coup de bec mou.

Je dis qu’il n’y a jamais  personne après les nichées mais parfois c’est faux. C’est en juin, après deux nichées et au moins six envols de juvéniles, que j’ai remarqué qu’une « petite de mai » restait très présente au jardin. Bien sûr, elle y est née, elle a appris à y manger, à voler, à épier, à esquiver le chat -heureusement très pacifique. Comme pour ses frères et soeurs, on pourrait penser que le jardin est sa maison et que tous ces petits ados ont envie de rester, de s’installer. J’ai eu un peu peur cet été voyant que toutes les portées étaient viables et qu’aucun handicapé sans  espoir de survie ne sautait du nid. Je me suis dit  » Et bien, trois ou quatre petits ( il y a toujours des invisibles qui partent au premier coup d’aile, sans dire bonjour) et trois nichées, ça nous fait un total de, de….au moins une dizaine de nouveaux ! Comment je vais m’en sortir pour nourrir et protéger toute cette colonie!? ». Raisonnement d’humaine débile, on est bien d’accord. Oui, j’en suis à ce point de besoin d’affection que je gnognotte avec tout ce qui vole sous mes yeux. Moralité, trois mois plus tard dans la vie normale des merles,  il n’y avait plus personne dans le jardin, plus aucun de ces juvéniles bien portants. Partis découvrir le monde, en particulier chez le voisin qui a un grand jardin et une pancarte Ligue de Protection de Oiseaux sur son portail. Dès que je les vois chez le voisin, je les sais perdus pour moi, ils découchent, s’aventurent un peu plus, sortent de mon horizon. Il m’est bien arrivé de monter sur l’escabeau pour les surveiller ou comprendre d’où venait ce caquètement nouveau, mais je ne le dis à personne et je me cache si le voisin est en balade dans sa verdure. J’ai l’air d’une idiote.

Tous étaient absents, donc,  mais pas elle. Le père et la mère étaient partis en vacances chacun de leur côté, chacun à des moments différents.  Gertrude est très portée sur la côte d’Azur mais avant la mi-juillet, si les derniers venus le permettent. Bibi patiente, lui,  jusqu’à la fin août pour faire ses valises. Parmi tous ces absents,  je remarque  une petite fillette restée là, pas encore bien peignée mais digne. Elle s’empare du jardin. Au début elle vadrouille partout et après l’été elle se concentre sur la petite partie sud, celle du portail et de la baie vitrée. Elle a un air bravache et tripote tout ce qui lui tombe dessus. Elle est seule dans la place, elle quadrille l’espace entre les framboisiers et la cabane des oiseaux, l’espace préféré des merlettes. Les hommes aiment plutôt la clôture Est et sa petite route adjacente vers le grand champ mais tout le monde fréquente assidûment la cabane en bois, son toit c’est la cantine, ainsi que l’écorce fixée sur un côté du mur. Les branches des forsythias s’y penchent et permettent d’y sauter en restant couvert. Sur l’écorce comme sur le toit, on papote, on se croise entre variétés de petits et moins petits oiseaux. Sur le toit on se bat entre merles, faisant friser les raides cheveux de l’humaine angoissée. Sur le toit on boit et on se baigne. Sur l’écorce on mange en rang d’oignon essayant d’être poilis avec son voisin de plumes.

Elle vadrouille si effrontément en prenant possession de chaque brin d’herbe que je la nomme d’abord Fouine. Elle garde tant ses distances dès qu’elle me voit, l’oeil en coin qui n’en pense pas moins, mais les pattes légères et vives à se planquer jouant la sauvage apeurée, que je la baptise finalement Fouine Timide. Elle a un gris bien à elle, foncé mais doux, épais qu’on voudrait caresser, un peu terne parfois mais enveloppé et mystérieux. On la reconnait à son gris, et sa forme petite et assez ronde. Sa tête est malicieuse. Elle semble en penser beaucoup, mais sa mère était ainsi. Rien de comparable pourtant dans le fond de leur caractère Gertrude étant capable de m’approcher à deux mètres pour me montrer comment un ver se gobe comme il se doit. Nous n’en sommes pas là avec Fouine Timide mais depuis quelques semaines elle revient à la charge. Ne la voyant plus en début d’automne, j’ai bien cru qu’elle avait fait son bagage elle aussi, suivant la lignée ancestrale qui veut qu’on ne s’incruste pas au pays d’origine. J’entendais des petits soubressauts dans la haie plein sud, je tentais des petits pièges avec des graines sur le tas de cailloux, mais elle ne me laissait aucun indice. C’était avant le gel, avant la neige, c’était durant le printemps d’octobre où tout était facile à trouver.

Cette semaine elle s’affiche. En fin de journée c’est son heure, elle refait ses rondes devant la baie vitrée comme durant ses premiers mois de propriétaire. Elle est lente. Elle reste longtemps immobile comme le font les vaches et les chevaux. Impassible, impénétrable. Qu’elle me tourne le dos ou qu’elle soit face à moi devant la vitre, elle est magnifiquement bloquée sur « pause ». Je la regarde et je me demande ce qui va déclencher un changement de situation mais rien n’est prévisible, aucun bruit particulier, aucune feuille qui tombe, aucun autre oiseau survolant la zone, rien ne la fait changer d’avis. Elle observe, en suis-je venue à penser. Elle observe intensément. Elle me teste aussi, par petits sautillements subtils qui n’ont l’air de rien mais lui permettent de savoir si elle peut continuer à compter sur moi. Sur mon silence et mon attention. Hier, elle trônait sur un flanc opposé, le balcon nord où, à la demande du rouge-gorge, j’ai aussi mis des graines. Il faut dire qu’une colonie de moineaux bloque la cabane. C’est un problème. Hier, sans imaginer la voir dans ce secteur,  j’ai tout de même pensé à Fouine Timide en déposant la boule de graisse sur une vieille tuile au lieu de la suspendre au bambou. Les merles ne peuvent pas manger accrochés à une boule pour petit oiseau. Une heure plus tard, Fouine est venue et restée, boule grise repue, collée le cul contre la vitre, posée sur le grand pot carré qui sert de base au ravitaillement. Il y eut un grand bambou dans ce pot mais les moins quinze degrés de janvier 2012 ont sonné son glas. Une fois de plus elle n’a pas bougé du tout pendant un temps sérieux, ouvrant juste son bec par à coups ( cela m’a surprise) . J’ai pu l’observer comme je voulais. Elle s’est tournée vers moi au bout de dix bonnes minutes (elle est lente…) pas étonnée du tout de me voir, au contraire. Un peu comme un rendez-vous tacite.On se regarde, on attend.

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5 réflexions sur “Fouine Timide

  1. Peut être qu’elle économise son énergie pour lutter contre froid. Cela prend bcp d’énergie de voler, voler, voler… C’est une des raisons de la mortalité des coqs de bruyère l’hiver, être dérangés par des bipèdes et devoir s’envoler. S’ils doivent le faire plusieurs fois dans la journée, ils meurent d’épuisement…
    Sur la cime d’un des marronniers devant chez moi, se trouve un des postes d’observation du merle du coin (c’est un garçon). Il passe des temps très longs immobile aussi à attendre et regarder. Au printemps aussi mais il chante en plus pour dissuader les autres gars de s’approcher trop près !

    1. C’est vrai, la méditation réchauffe. Néanmoins je m’en vais de ce pas balader un peu au soleil, le magique soleil d’hiver qui nous a tant manqué depuis 15 jours

C'est ici qu'on cause...

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