On ne se…Manille (2)

Antoine est grand et svelte. Des cheveux noirs épais qui bouclent dès l’oreille franchie. Un nez fin dans un visage rectangulaire au menton saillant qui donne cette touche imparfaite dans un visage lisse et beau. Nils est plus petit et plus large, avec des jambes musclées qu’on sent au travers de ses jeans qu’il porte en toute saison. Ses cheveux chatains sont raides et sont coupés courts, la nuque solide et dégagée. Sur ses mains, chaque phalange se dégage en rondeur sensuelle, des mains qui prennent. Il s’assoit dans la chaise confortable en face d’Antoine installé dans son fauteuil qui tourne et se fixe en face de lui. Les mains d’Antoine noueuses et fines, brunes comme sa peau, se croisent tandis qu’il présente à Nils la structure et ses objectifs dans cette partie du Monde constituée de pays aussi variés que le Népal, la Malaysie, l’archipel des Maldives ou les Philippines. Vingt six pays. Toutes les religions possibles, tous les climats, des plus rudes aux plus doux. Des monts sacrés, des eaux multiples, des enfants qui vont en barque à l’école, d’autres qui cheminent dans les montagnes pendant deux heures pour atteindre une route et l’institutrice qui les accueille pendant quatre heures. Il faut compter le temps du retour.

L’Unesco a de nombreux programmes liés à la culture et l’éducation. Le taux de démocratie d’un pays se jauge au taux de scolarité des filles. L’accès des femmes à l’éducation est une des charges majeures du travail d’Antoine. On touche dans le même temps au problème du travail des enfants, de la formation des instituteurs, de l’autonomie des jeunes filles. De la condition de la femme  dans chaque pays dépend son accès aux écoles. Et pour combien d’années ? Ecole primaire et ensuite ? Un programme sur cinq ans doit toucher les secteurs ruraux isolés. Nils sera affecté à la recherche de financements, non seulement dans les pays dits « développés » mais aussi dans les pays de la zone, auprès des entreprises, des grandes banques, et des gouvernements.

Nils s’est penché et écoute attentivement. Il connait plusieurs de ces pays et a en tête des stratégies possibles pour présenter des dossiers à des directeurs de grandes entreprises qui commercent dans la zone Asie-Pacifique. Il a quelques anciens contacts. Mais son curriculum vitae officiel n’en laisse rien paraître. Il se tait. Rien ne presse. Il questionne encore, prend en main des cartes et des graphiques. Antoine lui donne des détails sur les programmes en cours et les problèmes rencontrés et sur ce  qui sera attendu de lui s’il accepte ce stage de dix mois. Il aura un pécule de base et bien sûr tous ses déplacements seront payés. Il sera basé ici mais devra visiter toutes les antennes locales. Vingt six pays en dix mois ? Peut être. Il faudra aviser au fur et à mesure, il y aura des sites prioritaires. Nils raconte son parcours, cette nouvelle période de sa vie et ses enjeux. Il parle simplement, avec assurance mais sans trop en faire, il bouge peu son corps et ses mains mais change de position sur son siège à des moments cruciaux de la discussion, ce qui entraine un rebond d’interet et des respirations. Antoine ne s’ennuie pas, ce qui est inhabituel, car il a une intelligence si vive qu’il comprend en général tout bien avant les autres et la moitié des discussions de travail lui est inutile. Bon diplomate, il fait toujours semblant d’être attentif. Ce matin, il ne s’ennuie pas, il est content de ce qu’il entend et partage avec cet homme qui a l’air de pouvoir porter sur ses épaules solides. Dans ce visage large il devine des territoires très personnels, et  a envie d’y revenir un jour, pour percer un peu du mystère.

Au bout de deux heures d’intense rencontre, ces deux là se lèvent et décident de manger ensemble. Antoine n’était pas sûr de la suite du rendez-vous mais il est convaincu que ce déjeuner ne fait que prolonger un agréable début de journée. Quand ils s’apprêtent à quitter le bureau, Nils peut enfin se retourner vers la tenture du kama-sutra et s’y attarder. Il est temps de parler d’autres choses.

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