On ne se connaitra jamais.5 . La montre.

Le problème quand on se met à rêvasser hors de soi, et que le temps nous a dépassé sans qu’on ait lutté, c’est le retour. Etant consciente que je ne pourrais pas passer ma vie assise sur un haut tabouret de la cafétéria du Bazar, je tente de remuer une jambe à regret. La nuit commence à tomber et je la connais, c’est cyniquement pour nous obliger à regarder une montre. Je n’en porte pas. Les histoires de montres sont trop chargées pour moi. Du moins depuis douze ans.

Je ne sais pourquoi je me suis fixée sur cette montre de facture russe qu’un adoré m’avait ramené en cadeau après une mission exploratrice au Kirghizstan. Nous avions envisagé de nous y installer, il avait une proposition de poste. Assez risqué mais ça picotait bien nos neurones. On feuilletait les guides, on suivait les cartes, puis ça s’est transformé en un séjour de trois semaines pour lui et une adorable montre pour ma pomme. Comment vous dire son bracelet qui était torsadé. Je parle au passé pourtant cet objet est resté. Le cadran est un petit ovale délicat contourné d’une fine torsade. Le tout est en platine peut être, un gris foncé brillant et très lisse. La fermeture est un petit rectangle qu’on insère dans un mécanisme et qui fait clac une fois bien installé, effleurant les veines du poignet sans jamais les blesser. C’est un bijou cette montre. Il avait bon goût. Je l’ai portée, elle se remonte à la main, du bouts des doigts et ses toutes petites aiguilles noires ont longtemps pris notre rythme. Il fallait remonter souvent, il fallait y croire. Mais ce bijou, sans être cassé même si on ne peut plus rien remonter, dort maintenant. Peut-on porter une montre endormie, simplement comme un bijou, une montre immobile ? Il y a eu un miracle, j’ai cru que mes pensées amoureuses, après six ans de séparation, remonteraient le bijou et réanimeraient les aiguilles tristement blotties l’une contre l’autre me regardant comme si c’était ma faute alors qu’il n’en est rien. Et cela a marché. Croyez-le, la montre a bougé, le mécanisme intérieur a vibré, le petit bruit est reparti en cadence, j’ai fermé le rectangle sur mon poignet et je suis partie travailler. Sûre que ça allait durer. Pendant quelques jours j’ai caché la montre, comme un enfant non déclaré. Je la rangeais le soir, je la bordais dans ma vaste boite à bijoux, une grande boite d’acajou. Le matin je regardais où en étaient les aiguilles, comment la montre avait passé les heures. Etait-elle souffrante ? Avait-elle un bon rythme cardiaque ? Vivait-elle encore ce matin, pour moi, pour moi seule ? Tourner le bouton, remonter la pompe à minutes, rebrancher le respirateur de temps, et c’était bon. Le miracle durait. Je ne pouvais rien dire, je vivais dans une autre vie que la vie de la montre. On avait traversé le temps toutes les deux, on était mortes et maintenant on faisait clac et tic tic tic dans le petit ovale charmant. Je ne disais rien à personne, d’ailleurs seule la montre et moi nous connaissons. Je ne l’ai jamais montrée, je veux dire  » tiens regarde ma montre comme elle est belle ! » , ce n’est pas ce genre de montre. Ce n’est pas une montre. Avec elle à mon bras, j’avais retrouvé le bonheur des amours secrets, des lettres enfiévrées, des pensées gouvernant le jour, attendant la nuit pour se déplier comme des folles. La montre me tenait.

Un matin je la prends dans ma boîte et elle est sans vie. C’est une montre cassée. Inerte. Je mets deux jours à m’y résoudre. Tout en attendant, tout en sachant, le jour où elle renaîtra. Je ne mets plus rien à mon poignet droit, celui où je pose le temps qui passe. Ni bracelet, ni collier entourloupé, ces bagatelles habillent mon poignet gauche depuis longtemps. Je devrais raconter un jour pourquoi et comment elles ont laissé le droit en liberté. On ne peut pas tout encombrer, j’ai dû faire des choix qui me semblent naturels aujourd’hui mais qui m’ont marquée. La montre est dorénavant plongée dans le coma et couchée. J’ouvre ma boîte à bijoux tous les mois, puis tous les six mois puis chaque année. Puis je ne l’ouvre pas. Le squelette est muet, je suis sourde d’un moi qu’elle a englouti sans me prévenir. Plus rien ne reviendra. Je ne peux pas vous dire que je n’y pense plus. Il m’arrive de rêver. Je le revois, et il sait que c’est moi. Il n’y a rien que nous ainsi, il n’y a que nous.

Ma vie sans montre est sans dégâts, sans attente, sans retards. On trouve les heures partout où on en a besoin. Il suffit de demander, d’écouter, d’être aimable et attentive quelques secondes dans la journée. Souvent dans le train je joue à un jeu, celui de regarder la montre de quelqu’un. Ce n’est pas un jeu facile. C’est fou le nombre de personnes qui n’ont pas conscience de cacher leur montre. Tout est prétexte à me rendre la tâche ardue. Les manches, bien sûr, celles de chemise, je cherche surtout les montres aux poignets des hommes. Les manteaux n’en parlons pas, mais c’est pour cela que j’ai choisi le train, ils sont souvent au dessus, dans le filet à bagages. Les mouvements, les gestes, sont un problème. Surtout quand on lit le journal. Le plus aisé pour capter l’heure de l’autre c’est l’immobilité. Bien sûr je ne vous parle pas des montres qui tournent le dos et se réfugient au creux du poignet à l’intérieur. Ah ben là c’est vraiment signe d’un modèle retors ou d’un propriétaire distrait ou bordélique ! Celui qui n’aime pas serrer le bracelet ou ne sait même pas ce qu’il veut, un bracelet de montre ajusté ou lâche, ce qui est encore pire. Oui mais moi alors je vais où !? Je me tords le cou, je baisse la tête de côté, je fais semblant de relacer ma chaussure et tout ça pour rien. Un dos de montre, une montre qui dort, qui fait grève, qui s’absente. Il faut repartir à la chasse et cela devient énervant.

Heureusement il y a les fidèles, les simples et gentils. Une base de main à peine poilue, aérienne et disponible. Un livre qu’on tient loin devant soi depuis dix minutes et pour encore un quart d’heure. Il fait un peu chaud dans le compartiment, on a relevé les manches de ce petit pull fin. Il y a cette jeune femme qu’on ne remarque pas puisqu’on est plongé dans cette lecture  et le soleil un peu oblique passe justement sur le cadran de la montre qui attend. Qui attend que je me dandine entre les sièges de retour des toilettes et, sans qu’on se soit donnés rendez-vous, elle m’attend avec plaisir et se donne. Elle est là pour cela, délivrer l’heure à qui mieux mieux donc à moi. Précisément.Il est 10h40 et j’ai encore trente huit minutes de voyage avant l’arrivée en gare terminus. Un petit coup d’oeil, une reconnaissance, ce genre de montre me connait mais là encore, c’est notre secret, je me tais.

L’autre jambe s’avoue vaincue devant tant de bassesse, un jour qui nous abandonne, une nuit qui revient, des rythmes pesants dans une vie, je quitte le tabouret haut. Sylviane me laisse son appartement quand je tiens la galerie à sa place. Le grand magasin va fermer bientôt et je déteste ces horaires de fermeture forcée. Un sentiment d’être foutue dehors, mal aimée.  Un vent s’est levé, on sent le fleuve qui ramène sa fraîcheur raide, cassante. Je remonte à pied au travers des rues qui se divisent à cette heure en deux sortes d’humains, ceux qui veulent rentrer chez eux le plus vite possible, pour de multiples raisons, et les autres, ceux qui veulent surtout commencer leur vie au dehors, se retrouver, sortir, comme on dit. Surtout ne pas être seuls.

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