On ne se connaitra jamais .7. Loin, masculin

A cette époque là elle n’est plus sûre de faire le bon compte, le compte des années ici, retournée. Elle a voulu revenir un jour parce qu’elle ne pouvait plus faire autrement. Têtue elle a souhaité se réinsérer correctement, reprendre des études, retrouver un travail qui n’existerait que dans ce pays. Mettre un trait sur l’ailleurs.

Elle n’a jamais rencontré un pays qui l’adopte complètement. Peut être aurait-elle dû changer de continent mais elle n’en n’avait plus la force. Ses efforts avaient été trop importants pour tenir en déséquilibre, loin. Sa réalité était sans appel : seule elle ne pouvait vivre à l’étranger. Elle avait essayé lors de sa dernière mission et avait dû écourter. Le challenge des voyageurs est de s’aimer au même endroit au même moment. Elle tombait amoureuse des hommes amoureux du pays où elle travaillait, pratiquant une langue exotique comme s’ils y étaient nés. De ceux qui ne songent pas à retourner. Ils vaquent égoïstes, trop fiers, libres dans leurs vêtements sobres, blanches leurs chemises flottent dans l’air, pourtant imbibées de sueur. Sans eux elle ne tenait pas droite dans des pays inconnus,  ne tenait pas le coup. C’est eux qui l’abreuvaient, lui donnaient le goût, sans eux elle se délitait, ne savait plus pourquoi elle était là. Pourquoi si longtemps ? Pour quoi prouver ? Pour quoi faire ? Elle remettait tout en question,elle la première.

Max relevait toujours ses manches jusqu’aux coudes. Il ne sortait de sa maison qu’après avoir pratiqué ce rituel, comme une femme se maquille. Ses ray ban sur les yeux, il ne les enlevait jamais, au point qu’on se demandait ce qu’il voyait. Elle a d’abord pensé à un aveugle mais il lisait tous les midis, seul assis devant la même table de formica du boui boui des soupes rouges. Il mangeait peu. Personne n’osait l’aborder quand il lisait. Pages après pages, sous la moiteur, il disparaissait du paysage pour tous, et essentiellement pour lui. Une toilette mentale qui le sauvegardait vivant là où il était. Impossible de savoir s’il aimait vraiment cet endroit. Un homme discipliné avec des airs de voyous pour peu qu’on se retrouve la nuit en voiture avec lui. Le soir le loup gardait ses lunettes mais rien ne lui échappait, ni personne. Solitaire, de ceux vers lesquels on va en sentant qu’ils n’en n’ont pas besoin, que ce sera une grâce qu’ils nous feront, ce mot d’attention, cette écoute particulière. Qui coûte et résonne. Il était l’homme d’un pays et d’un seul.

Mais une fois la frontière traversée, de l’autre côté, ils furent deux. Antoine, grand, brun, très brun, de longues jambes de patineur,  une voix douce et creusée. En short dans sa maison en bois, cajolant ses plantes, invitant au thé, d’une amabilité déconcertante. Elle avait tout le temps envie de caresser ses jambes, juste assez poilues pour l’attirer. Il jardinait, son passe temps favori, elle le regardait, assise dehors à ne rien faire d’autre que le regarder, et  n’avait qu’une envie : se faufiler entre ses jambes comme un chat, simplement pour glisser entre ses mollets et ses genoux puis repartir parfumée de sa peau brune.  Antoine était un prince. Il lui donna sa clé, pendant un mois elle logea en bas, lui en haut se balançait dans son hamac. Elle guettait ses pas sur son plancher de teck, des pas légers. Couchée sur son lit du rez de chaussée juste en dessous de sa chambre, elle mangeait le plafond des yeux, tous les sens en alerte, l’écoutant s’allonger sur son lit ou s’asseoir devant son bureau où il passait des heures à écrire. Elle n’a jamais su, qui il était, au fond, même baignée dans son lit, une fois montée là-haut.

Silvio était l’inverse, petit et épais, des cheveux chatains clairs, tout cela au point que si elle avait mieux réfléchi, elle si avait pu réfléchir un peu, elle aurait tout nié en bloc. « Il n’est pas mon genre » aurait-elle dit brutalement. Pas eu le temps. Des cils de biches, toutes les filles le lui disaient. Une voix pas très bien placée, parfois féminine ou alors feutrée. Un labyrinthe. Pieds nus, des pieds d’animal,  primitifs, qui pouvaient marcher marcher partout, chaussés ou pas. Une plante de pied comme une semelle, des pieds d’africain totalement asiatique. Totalement dans son cocon dans ce pays dévasté. Où il aimait les femmes, toutes les femmes, les jeunes, les vieilles, les belles, les fragiles, les épaisses, les étrangères, les infidèles, les passives. Celles où s’amuser, celles où promettre, celles où laisser. De toutes les langues, de toutes les intonations. Dès son premier mois sur place, une nuit de janvier, elle remonte sa nuque du revers de sa main, dans la voiture, de retour d’un restaurant luxueux, et plonge  dans la pénombre, dans le volcan, dans le froid brasier. Du brûlant et du glacé, voilà où il emmenait.

Plus au Nord, dans le doux pays au bord du Mékong, Robert- qu’il ne fallait pas appeler Bob- l’aimait et pas elle. Elle n’aimait que sa mobylette où s’asseoir dans la nuit contre lui. Elle le laissait la dévorer des yeux et rouler dans les dédales de rues et ruelles défoncées. Il avait l’art d’esquiver sur les mauvaises routes et d’éviter aussi tous les signes de refus qu’elle lui assénait . Il était tee-shirt ultra repassé, métis californien, bien trop bien élevé pour elle. Il cherchait une femme après une rupture, cela non plus ne pouvait aller. Elle ne rentre pas dans des plans bien repassés. Comment des hommes si calmes et bien rangés peuvent-ils espérer l’attirer ? D’ordinaire ils décampent dès ses premiers rejets sincères. Robert aura su patienter, pour rien, mais l’aura baladée au frais des soirées chaudes, à ses frais. Il savait qu’il roulait pour rien, pour la gloire. Pas sûre de lui avoir rendu service. Deux esseulés, en somme, ne totalisent rien.

C’est sans aucun d’entre eux qu’elle part pour sa dernière mission, assumée seule dans les larmes. C’est sans aucun d’entre eux qu’elle rentre, décidée à ne plus jamais repartir travailler à l’étranger. Mais quand Nils lui parle de ses recherches de stages de fin d’études en Asie,  l’audace lui revient,  un peu braque, un peu vengeresse, de rechercher des coordonnées. Antoine dirige l’UNESCO Asie-Pacifique et aura un carnet d’adresses long comme le bras. Ils ont tous un penchant commun ces voyageurs d’envergure : pour eux le temps ne compte pas en amitié. Les souvenirs sont si puissants, leurs vies si imbibées de ces secrets que rares partagent, qu’on peut revenir vers eux à tout moment de la vie. Ils ne feront pas le premier geste mais ils accueilleront en leur sein toutes les tentatives si le souvenir est bon. Et elle a toujours veillé à laisser la bonne empreinte dans leur livre de voyage. De plus,  Nils a un profil parfait. Pluridisciplinaire, homme de terrain pendant vingt ans sur deux continents, il termine son Master de communication à trois branches : médias, culture et solidarité internationale. Les Master ont souvent des noms à rallonge, quand ce ne sont pas des coquilles vides.  Il n’y a pas ce risque avec lui, ses études sur le tard ont été brillantes, la fac lui propose même un poste d’assistant mais il refuse.

Elle n’est pas encore prête à re franchir le pas, mais aider Nils à se déployer loin à nouveau la met en joie, lui redonne un souffle et lui fait prendre conscience de ce qu’elle cachait  trop mal : elle s’ennuie , énormément,  ici.

Il faut croire qu’il y a des amitiés qui ne trouvent plus jamais leur tempo, après avoir vécu pourtant si joliment d’amour et d’eau tendre. Car à ce moment là, juste avant que l’hiver n’arrive, juste avant qu’Antoine ne la contacte,  elle trouve une lettre de cette amie dans sa boite. Elles ne se connaissent plus,  ne s’écrivent plus, et ne se voient plus. Elles se sont promis il y a six ans, de toujours s’informer des grands évènements de leurs vies, malgré tout. Il faut avouer que ce « malgré » a eu le dessus, au moins pour elle. Au début elle s’est  forcée, trop vexée d’être oubliée, à envoyer des voeux une fois l’an. Pas vraiment heureuse de le faire, maladroite et persuadée que tout serait mal perçu, de toutes façons. Mais comment à tout, entre elles, renoncer ? Le temps avait appuyé sur la gachette. Peut être ne l’aimait-elle plus. Silencieuse. La petite mort lente, basse, queue baissée des adieux, forfaiture.  Elle avait accepté l’évidence, en était consciente et pas si contrariée : cette amie ne faisait plus partie de sa vie.

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