On ne se connaitra jamais. 8. La lettre

Tout d’abord cette enveloppe elle ne l’ouvre pas. Avant, elle n’aurait pas hésité. Mais elle a éprouvé l’absence, le silence, les autres qui n’ouvrent pas, n’ouvrent plus ses nouvelles, des nouvelles qui n’en sont pas, qui n’existent plus.

Rayer quelqu’un de sa carte prend du temps. Ce n’est pas juste un coup de tête, une rupture dans le sang, des erreurs entrées pèle- mêle et rejetées au balai brosse dans un tas poussièreux. Quelques feuilles mortes en trop . Rayer de la carte l’amie demande de l’y avoir incluse, dessinée patiemment, remise à jour, transformé des contours, péniblement ou dans la joie. En amitié il ne faut jamais compter les années. Quand on commence à se demander « depuis quand », on risque de semer un doute, les petites phrases

 » Et pour encore combien de temps ? » « Tiendrons nous le coup encore autant ? » poussent derrière.

Grande, brune aux cheveux courts auxquels elle avait toujours quelque chose à reprocher, l’amie était très différente d’elle. Après leur séparation elle avait compris que leur rencontre était une imposture. Elle l’avait rencontré  à une époque où elles vivaient comme des célibataires endurcies. L’amie avait un enfant mais il n’était jamais de trop, il n’était pas un obstacle pour vivre comme elles le désiraient. L’amie sortait beaucoup plus qu’elle et draguait allègrement. Elle devint plus sage et écoeurée, à force  » Quand tu ne te souviens même plus de son prénom au matin et que tu n’as qu’une hâte : qu’il sorte de ton pieu. » Elle avait rencontré cette fille plus délurée qu’elle, pas de la même culture, pas des mêmes origines. L’amie était fille d’ouvrier, avait cessé l’école en troisième, ne parlait aucune langue étrangère, ne connaissait aucune musique anglo-saxonne. Cela faisait beaucoup de fils non tendus entre leurs horizons. Pourquoi s’aimer alors ? Comment ? Les femmes se parlent, se parlent tellement, que tout en elles passe devant. Elles étaient audacieuses.

 La certitude que tout est possible les rassemblait. Elles n’aimaient pas la normalité, chacune à leur façon. Elles étaient de grandes curieuses que peu de choses peuvent retenir, que rien n’empêche de tenter. Têtues, en somme, têtues d’aimer. Cette amie apprenait avec elle. Ces nouveaux horizons, ces idées nouvelles, cette différence dans les tous petits détails et cette capacité d’analyser, de chercher les pourquoi, de mettre en perspective. Elles étaient devenues indispensables l’une à l’autre. La distance n’avait pas enrayé cette progression. Elle trouvait un cocon maternel dans l’esprit de son amie. Elle lui était proche au quotidien autant que dans les moments exceptionnels. Dans leurs voix il y avait cette joie d’entreprendre, un élan. Elle faisait partie de son cercle restreint, l’amie le  lui avait dit, avait nommé les deux autres amies puis elle. Elles étaient trois et c’est tout, parmi un tas d’autres amies, copines, parmi toutes les autres,  ce devrait être toujours ainsi. Le cercle précieux, celui entrant dans une main, les amies, les vraies. Main contre main, elles étaient là. L’une pour l’autre.

Presque trente ans après, ce midi là dans ce troquet bondé, la petite brasserie sur la place fleurie en été. C’était l’hiver, les lèvres fumaient, les doigts mettaient du temps à s’assouplir. L’amie a vidé son sac, sans cillé, la regardant s’effondrer. Les griefs s’accumulaient. Elle pensait que c’était récent. Cette lettre, cette phrase, ce revirement, cette absence, l’impossibilité de revenir ici avant, le refus d’être logée chez eux ? Pas seulement. L’enfant nouveau, jaloux d’elle, ses caprices, la gifle qu’elle aurait pu lui donner, l’amie, sa mère, qui lui donnait raison, le prenait dans ses bras après qu’il ait gâché leurs soirées. L’amie, mère avant tout, cette amie qu’elle n’avait pas connue sous cet angle, qui avait plusieurs rôles, l’enfant qui maintenant rouillait la liberté, prenait leur temps précieux ?  L’enfant qu’elle, n’avait pas fait, contrairement aux deux autres amies dans sa main précieuse ? De tout cela on ne parlât. L’amie lui coucha sur le coeur sa rancoeur gardée depuis huit années, d’une anecdote de vacances qui l’avait déçue. Elle aussi avait des facettes qui ne collaient plus. L’amie lui disait beaucoup, le thé refroidissait, l’ambiance était lugubre entre elles. Elle était venue pour la retrouver, elle la perdait, à genoux, la neige sur son bonnet dehors, ne cessait de tomber. Elle était une clocharde en amitié. Il y a des sans domicile fixe qui vous racontent comment ils ont tout perdu, leur femme en premier, puis tout qui s ‘enchaine. L’hécatombe. Ce jour là et celui qui avait précédé, elle partit en loque, allongée sur des cartons humides, l’amitié la clochardisait d’un coup sûr. Même devant leur cheminée ce même soir pour dîner, rien ne réchauffait, plus rien n’y était, elle faisait semblant, en se demandant si ça se voyait. Elle tentait même d’aimer leur enfant, de le trouver beau et intelligent puisque c’est ce que veulent toutes les mères. Toutes les amies. Mais ce soir aussi, il menait la valse désagréable, faisait tourner vinaigre les derniers moments communs et finit par l’insulter en rigolant, l’amie en riait en le cajolant. Même plus de carton au sol, dans le caniveau elle s’était retrouvée. Elle a repris sa fierté, s’est fait déposer à l’hôtel, l’a embrassé sans envie, sèche, raide, vide. Fini. Elle ne le montra pas tout de suite parce que c’était encore impensable, mais c’était fini.

Donnons raison à ceux qu’on aime, abandonnons tous nos prétextes, rangeons nous à leurs avis. C’est inacceptable mais les amis nous montrent aussi qui nous sommes. Elle n’était plus bonne à rien dans cet endroit, à des centaines de kilomètres de chez elle. Elle partit et ne revint jamais. Elle proposa des vacances, des rendez-vous dans la grande ville, continua à laisser des indices, des signes sur leur GPS mutuel. Puis plus. « Je t’écrirai dans quinze ans, quand j’aurai tout mon temps, je te raconterai tout. » Cette phrase dans la dernière lettre de l’amie datait d’il y a six années pendant lesquelles tant lui était arrivé qu’il n’y avait plus rien à dire. On peut dire au fur et à mesure mais après c’est le grand trou, c’est trop vaste, on n’a plus le courage. On ne peut plus revenir, on se sait pas raconter, tout ce qui fait chaque jour. Expliquer les troubles profonds,  les choix,  les trouilles et les maladies, les ruptures, les adresses nouvelles, les boulots qu’on reprend. Expliquer qu’on n’est plus la même, plus amie.

Elle reconnait l’écriture en étant surprise qu’elle n’ait pas changé un peu, on dirait le même stylo, les mêmes lettres, le même endroit sur l’enveloppe. Elle a écrit son nom, trouvé cette adresse qu’elle ne lui a pas donnée,  et cela ne lui dit rien. Pas comme cela. Pas maintenant. Parfois on ne trouve jamais le bon moment, on appelle cela la lâcheté. Elle pose la lettre, pas si légère, elle pense à deux pages, peut être pas trop tassées si elle n’a pas changé et tapées sur l’ordinateur, oui ça doit être ça. Avec des espaces blancs, des larges sauts entre les passages. Mais pas maintenant. Elle tourne la tête, visionne la commode dans la salle, non, pas la petite table de l’entrée. L’étagère dans le couloir sera parfaite. La lettre y tient bien droite entre une poule violette avec des pattes en bois et une pile horizontale de magazines écolos. Elle attendra. Avant, quand elle l’aimait, elle n’aurait jamais fait comme cela. Mais elle était sans doute sortie de sa main amie, comme une ligne qui a viré de bord, dépassé le poignet, changé de corps. Evanouie dans sa nature.

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