le non Lieu

La ville est laide, elle n’est en rien une ville organisée. Dans un quartier près du fleuve, des immeubles carbonisés où squattent des pauvres. Les mieux lotis dans le béton frais, les autres en bas, au sol, dans des murs de bâches plastiques reliées entre des bambous.

La première fois qu’elle y vit elle n’aime pas cette ville et ne pourrait pas se prononcer sur le pays se sentant tellement engoncée dans la capitale. Elle doit vivre dans un quartier pour étrangers, comme une colonisatrice. La guerre n’est plus mais c’est un après-guerre qui n’en finit pas de ravager le quotidien. Elle se sent elle-même en deçà de tout. En deçà de sa personne, de sa vie et de ses capacités professionnelles. Elle ne comprend pas ce qu’elle peut faire au Ministère de l’éducation, dans le domaine de la formation des instituteurs. C’est une remise sur pied de tout le système qui est attendue. Dans l’ancienne Ecole Normale, les salles sans volets, sans fenêtres, s’ouvrent sur un terrain vague de terre et de sable sec. Il y a un très grand arbre qui est seul le témoin d’un temps ancien, d’une époque coloniale où un système éducatif fonctionnait un peu, mais au moins comme il pouvait.

Les jeunes apprenties institutrices qu’elle croise dans le bâtiment sont des gamines maigres qui n’ont rien connu d’autre qu’un après génocide. A quoi rêvent-elles ? Elles se dandinent dans leur sarong, tissu bleu foncé jusqu’aux chevilles, et leur petit chemisier blanc noué en haut du cou. Dans des savates en plastiques sans couleur à force de fouler le sable gris et orange sale. Elles passent une majorité du temps assises sur les rebords des bâtiments ou sous les arbres à se parler et ricaner. Elles ont posé leur cahier racorni dont on ne souhaite pas voir le contenu. Seul attribut attestant de leur vie d’écolières attardées. Dans l’enceinte du lieu, elle ne saisit aucun projet valable, rien ne l’intéresse et elle se demande comment intéresser les formatrices aux méthodes d’apprentissages et aux concepts pédagogiques. Elle s’ennuie et elle a peur. C’est une mission insécurisante dans un pays aux abois. Dans une ville qui n’en est pas encore une, dans un pays qui est triste et sec quand les rats ne flottent pas dans les inondations à un mètre cinquante de hauteur au milieu des rues. Sa présence est une erreur. Les collègues aussi ne sont pas détendus, c’est cela, cette tension permanente, qu’elle ressentira du premier jour au dernier.

Une fois de plus, seule elle ne tiendrait pas longtemps. Ce sont ses amis rencontrés sur place qui la portent, la regardent, lui donnent un sens, un toit, des clés, de l’amitié et de l’amour même si de cela, certains s’en défendront rapidement. Si l’ambiance locale est austère, l’atmosphère entre les expatriés est chaleureuse, intense tout de suite. En un mois elle est véritablement amie  avec deux de ses  collègues femmes. Elle retrouve un couple qu’elle a bien connu ailleurs et qui a une immense maison. Ils lui proposent un morceau de l’étage et sont pour elle comme une famille. Elle fait aussi la connaissance de Sylvio puis d’Antoine. Les expatriés sont dispersés dans la ville mais, par chance,  ce petit groupe habite dans le même quartier. Ils peuvent aller de chez l’un à chez l’autre à pied.

Marcher dans une ville qui a une population de ville sans en avoir les infrastructures est original et sera une  expérience passionnante dont elle ne se lassera pas. Pas de route goudronnée, pas de service de ramassage d’ordures, pas d’assainissement des eaux, pas d’égouts, peu d’éclairages extérieurs. Ses amis sont arrivés avant elle, certains depuis un an ou plus. Elle se demande comment ils ont fait, comment ils arrivent à se lever chaque jour dans cet agglomérat de bouts de rues, d’impasses, de bâtiments hétéroclites sans liens entre eux, de poussière grise qui se lève bien haut avant de retomber pour continuer son envahissement total. Comment supportent-ils l’agressivité qui plane, la violence en sourdine, la survie de la population dans les rues, les jardins des expatriés arrosés par les domestiques, les fils de barbelés enroulés au dessus de leurs portails repeints en blanc régulièrement. Le soir, la nuit, les hordes de cafards remontent par les tuyauteries des salles de bains et reprennent possession des pièces, des sols, des maisons. C’est une ville de cafard poisseux, de poisse vengeresse,  où chaque geste du quotidien doit être repensé en fonction de la désorganisation générale. Autrefois les villes ont été vidées pour que chacun rejoigne des camps en campagne. L’après génocide a ramené de manière totalement anarchique tout le monde dans ce qui avait été une ville. Dans les campagnes asséchées, pâles, d’une solitude nue déchirante, c’est une survie avec quelques racines, un carré de terre dure qu’avec un peu de chance on creusera si un étang est dans le périmètre. Mais pour beaucoup, l’eau est rare et la vie un calvaire. Les corps sont à l’image de la rudesse, longs, décharnés, découpés de muscles bruns tannés qui crient au secours. Dans un horizon plat et désertique, les visages des femmes, ronds, aux pommettes hautes, sont les seuls éventuels sourires à croiser au centre de leurs beaux cheveux d’ébène.

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2 réflexions sur “le non Lieu

    1. « tout ça  » je ne sais pas
      l’histoire « on ne se connaitra jamais » commence à se remplir, c’est vrai; pas mal. Ce texte en fait partie. Je pense que je vais tout écrire, et puis peut être tout refigurer ensuite. le premier jet c’est pour dégrossir, là je retrouve mon travail du dément voyage, tout ce qu’il faut cracher pour ensuite essuyer , enlever, faire le ménage. C’est marrant comme il faut lâcher et remplir un max pour démarrer .

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