Sauter des cases

J’ai encore éprouvé ce midi le besoin de ne plus bouger. De m’asseoir sur une pierre entre deux trottoirs et de me ramollir.

Je me suis souvenue de la vacance que prennent les heures qui passent quand on ne travaille pas. Moi l’an dernier par exemple.

Je ne travaille que trois jours par semaine quelques heures chaque jour mais les humains face à moi attendent que je leur conte du bonheur et cela commence à me prendre beaucoup de temps. Le temps passé avec les humains concernés, le temps le midi si je ne rentre pas chez moi, le temps le soir si je repense aux ateliers et à ce que je veux donner, le temps chez moi à préparer rapidement des exercices faciles. Je fais ce métier depuis seize années par intermittence mais je continue de chercher, de refaire ce que j’ai déjà fait mais autrement. Je me suis dit aujourd’hui que j’en avais peut être assez. Cela tombe bien c’est la dernière fois que j’exerce. Après ce remplacement je ne veux plus travailler.

C’est vrai que le temps immense, qui s’étire quand on ne travaille pas, peut devenir très stressant. On se demande ce qu’on fout là. Comment on bâtit sa vie et à quoi pouvons-nous être utiles. Cela fout la trouille. Ce qui me retient est peu, si ce n’est moi-même. Mais, nous en avons déjà parlé ici, ne venez pas me dire qu’avec des enfants et une famille aimante tous les dimanches ce serait mieux. Ce que je vois autour de moi ne me le prouve pas, pas en profondeur. Nous sommes tous des petits bâtons de roseau qui surnageons d’une eau opaque.

Je marchais ce midi dans le quartier adjacent au boulot. Des maisons de poupée d’un ancien « quartier ouvrier ». Je connais ce coin par coeur car j’ai habité pas loin et je traversais ce mini hameau pour aller travailler. Aujourd’hui je vis à vingt bonnes minutes en voiture. L’air était pur, très précis comme il l’est dans cette ville et pas du tout chargé d’humide comme là où je vis, près des montagnes. J’ai retrouvé des sensations d’avant, des quatre années passées là. Une ville où il fait trop chaud pour moi l’été mais où l’hiver existe peu et où, surtout, il pleut très rarement. Marchant entre les allées et devant les petites maisonnées j’ai eu envie de m’arrêter, de m’arrêter de faire ce que je fais. De m’arrêter tout court d’être ce que je vis actuellement et de regarder  au dehors sans rien d’autre que regarder et n’être que cette immobilité volatile. Le cul sur une pierre et des yeux.

Je me lasse très vite de mes activités les plus chéries. J’y mets un entrain de feu,  je fais le bilan rapidement, je constate férocement  les atouts et les limites, et je m’amuse moins. L’hiver cette année n’est pas un hiver et pour la première fois il me semble moins utile. Les oiseaux chantent déjà, semblent confus eux aussi. Leur chant est printanier et cela ne colle pas. On ne peut pas remplacer février par avril. Dans aucun cas. Pourtant je pencherais pour de telles solutions, elles seraient appropriées à ma lassitude devant ce que je connais déjà, devant ce que je tords dans un sens et un autre puis s’en va.

Vivre douze mois, d’avril à septembre.

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2 réflexions sur “Sauter des cases

  1. (Zut, j’avais un truc à dire qui vient de m’échapper… Bouge pas… OUI !) Je me demande, mais c’est une hypothèse, que j’aurais bien aimé vérifier cette année, si le temps libre, entre deux, vacant, ne se défini pas DE TOUTES FAÇONS en fonction du travail, même si on n’en a qu’un peu (a fortiori si on en a beaucoup, ou passionnément). A contrario, mais tu dois être mieux placée que moi pour répondre à cette question, je me demande si, quand on ne travaille plus DU TOUT, le « temps libre » n’est pas d’une qualité autre, plus intéressante. Bref : vivement que j’arrête de bosser !

    1. C’est sûr, il y a divers temps libres, sans doute selon si on se sent libre, libéré ou pas et comment.
      Ne plus bosser ou ne plus savoir si on va rebosser est un sentiment curieux, même si on choisit. très différent selon les moments de la vie. Par ex, j’ai toujours adoré cela avant la quarantaine mais je bougeais tout le temps, je vivais un genre de nomadisme à tous les niveaux.

      Après 40 ans il y a des angoisses, passés les premiers mois. Parce qu’on a encore trop de choses à prouver sans doute.
      Tout cela est très intime et compliqué, je trouve , car c’est vraiment la notion de notre place qui est en jeu. Qu’est ce que je fous ? Pour quoi et pour qui ? Il faut puiser, s’étonner, être très créatif et je plains ceux qui ne découvre qu’à 60 ans qu’on ne vit que pour soi, qu’il ne faut pas croire qu’on va s’occuper de nos pommes et venir nous chercher dès qu’on ne bosse plus et qu’on est libre du temps.
      En bref, on est face au mur. Avec plein de temps et tout le loisir de se planter en beauté dans le platane.
      D’où les retraités avec un planning de ministre, qui n’ont pas le temps de boire un thé avec toi, faut prendre rdv. mdr. Mais je comprends…

      Le travail rythme le temps, même peu de travail suffit. C’est un cadre énorme.
      Qu’on le déteste ou qu’on l’aime, oui, ça définit tout le reste.
      Il faut beaucoup de cran pour ne jamais travailler, il faut un projet, une errance, un idéal à mettre en action ( voyager par ex, ou entrer en religion/spiritualité…on retombe toujours sur la notion de « ma place dans ce monde ») m’enfin on s’occupera, on fera bouger- le corps et/ou l’esprit, de toutes façons, sinon c’est l’abandon.

      C’est vrai que je conseille toujours aux pré retraités de diminuer progressivement leur temps de travail. D’apprendre ce que c’est de se lever et d’être seul chez soi éventuellement, et de n’avoir personne qui vous attend. Tout dépend de vous. C’est ça qui est source d’angoisses terribles et de formidables possibilités si on en a la pêche
      .
      Ma soeur est morte l’année de sa retraite, au bout d’un an pile. Première année seule et sans enfant à la maison, et sans boulot….La dégringolade psychique et physique totale. Mon père idem, raison de santé, déni de cancer pendant des années, puis phase terminale pour la première année de retraite, radical
      ( j’ai une famille formidable)

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