Bjorn

Bjorn est actuellement directeur des finances aux Nations Unies à New York. Il n’en n’a pas toujours été ainsi.

Quand ils travaillent ensemble il dirige des programmes de développement au Vietnam pour cette agence internationale. Il est l’archétype du suédois sympa. Placide, se déplaçant agilement, yeux bleus enfoncés. On ne sait que voir dans les regards translucides mais le sien est opaque et dépourvu de doutes, une douceur reposante qui contraste parfois avec le contenu de ses propos sur lesquels ils s’affronteront. Ses cheveux fins presque blancs sont dressés sur un corps longiligne qui semble ne pas compter et n’être qu’un détail dans ses vêtements toujours pâles, souvent bleus ou gris, qui ne heurtent aucune courbe. Tout tient dans son visage et ses pommettes anguleuses qui sculptent curieusement cet homme qu’on dirait toujours jeune homme. C’est  surtout sa voix qui le décrit et le dévoile en entier. Une voix et, disons-le, des langues nombreuses, qu’il manie avec juste l’accent qu’il faut, cet accent à la fois anglais et allemand mais ni l’un ni l’autre et parfois italien, avec des rondeurs inattendues et des rudesses agréables. Il adapte son langage à chaque personne dans la pièce, c’est son joker pour vous convaincre et vous laisser parler. Il entre dans votre jardin caché, votre culture maternelle, il vient y jouer. Quand il parle, oui, c’est extrêmement plaisant ou bien est-ce elle qui est trop sensible aux timbres, aux épaisseurs et aux fragilités qui s’insinuent dans cette caverne des résonances masculines ? Toujours est-il qu’il est difficile de contredire Bjorn et de se fâcher avec lui. La fâcherie n’est pas de son pays. Il se tait, attend, dit au revoir, dit qu’on verra. Mais tient bon. Même quand il n’approuve pas il obeït aux demandes de ses supérieurs, malgré lui, malgré vous.

Elle s’est énervée au bout de six mois, non sur les financements qui étaient attribués à son association mais sur le cahier des charges qu’on lui imposait en retour. Il fallait absolument construire des bâtiments sans tenir compte des priorités toutes autres dans les centres de formation professionnelle pour les jeunes filles. Elles y apprenaient la couture et le micro-financement de projets. Elle avait besoin de plus de professeurs, de matériel et d’un budget pour les sessions de formations inter régionales. Et pas de bâtiments neufs, les anciens suffisaient, il y en avait bien assez. Elle avait menacé de refuser le prochain budget si aucune marge de manoeuvre n’était envisageable. Elle était encore novice dans ces parties de poker entre petites associations et monstres internationaux. Il était resté calme et avait demandé un délai de réflexion pendant lequel, dans son dos, il avait téléphoné au directeur de son association pour lui rappeler les règles de base : un financement = un contenu et pas un autre, sinon rien. Il n’avait aucune marge d’action dans la grande machine « U.N-isienne ». Elle avait pris la leçon en pleine face avec un gros brin, une poutre, de susceptibilité mal placée. Vaille que vaille, avec ou sans elle à la tête de l’association sur place, les choses continueraient. On se pliait, il le fallait. Les financeurs se faisaient rares, on n’allait pas bouder celui là, très fidèle.

Elle avait peu revu Bjorn ensuite, ayant terminé sa mission de trois ans, il était reparti pour trois nouvelles  années dans une autre partie du monde. Il semblait n’avoir aucune vie privée, rien de publique en tout cas, on ne le voyait jamais en dehors des temps de travail pour des contenus de travail. Elle ne savait même pas où il vivait dans la ville. Elle se doutait qu’un avenir bien droit l’attendrait dans l’immense structure pantagruélique des nations unies. Ce n’était pas les tiroirs et les échelons qui manquaient : développement, agriculture, éducation, santé, infrastructures, etc.

Une semaine après son arrivée à Manille où elle a refusé de loger chez Antoine (il lui a finalement trouvé une colocation avec une de ses collègues, en plein centre ville)  elle est avec lui dans son bureau à compulser un gros dossier sur les difficultés de la formation professionnelle dans un secteur géographique où elle a travaillé. Il y a un truc qui cloche et il veut son avis. Il ne lui a rien dit, ne l’a pas prévenue, mais quand le téléphone sonne elle l’entend répondre  » Bjorn Plattern, oui il peut monter ». « Tu vas être surprise  » lui dit-il posant le combiné en relevant la tête vers elle, effectivement très surprise. Elle sourit à demi, pas très sûre de ce sourire.

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Ecriture d’une histoire en cours « On ne se…. »  dans la rubrique « à suivre »

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