Mystères

Elle prépare un gratin de chou fleur à 10h. Quelle vie mène-t-elle ?

Hier j’ai décidé d’aller revoir cette vieille amie, voisine au départ, puis amie complice, qui a sombré il y a quatre ans, ou peut être trois ?, et vit en maison de retraite. Je ne suis pas allée la voir depuis deux ans. Nous avions fixé une date avec sa fille, j’ai tout préparé pour une visite fin aout 2012.  Le matin même où je devais aller la voir, ma soeur est morte d’un coup. Un coup de théâtre. Cela m’a refroidie, je peux dire. Depuis je ne pouvais plus.

J’appelle sa fille de temps en temps. Bien sûr tout se dégrade. J. est une ombre parmi les autres. Elle mange les croquettes des chats de la résidence, elle mange les fleurs en plein loto de fin d’année. Elle n’est plus dans sa vie. On s’est demandée ce qu’elle ressent, si elle a conscience de son état ou si, par chance, elle est tout à fait au delà, sortie de son corps, sortie de tout concept ancien, sans relation avec notre monde.

J’ai décidé d’aller la voir cette semaine. Je l’écris ici pour ne pas me défiler. J’ai besoin de le faire. C’est tout. C’est à dire que je ne peux plus supporter de ne pas y aller. Ce sera sans doute une dernière fois. J. était très croyante, pas en Dieu, mais en toutes sortes de spiritualités. Elle méditait, magnétisait, elle était très angoissée mais se soignait, vivait les instants présents avec joie et plénitude. Sa pendule s’est arrêtée rapidement, en sourdine, méchamment. Cette maladie est épouvantable, qui s’empare du cerveau et vous broie. Comme on casse des noix. « Il y aura un vaccin et des médicaments, dans vingt ans » Ai-je dit à sa fille. C’est certain. Sa fille qui trouve que c’est trop long, que cela ressemble si peu à sa mère.

J. a déjà tout prévu pour son enterrement. De son vivant, allais-je dire, d’avant sa démence….elle n’avait aucune peur de la mort. Elle croyait à toutes sortes de vies, de transfert d’énergies, de mémoires partagées au delà du corps. Elle lisait beaucoup, s’instruisait, partageait ses questionnements. Cette J. là, celle des beaux jours, est quelque part, ne se laisse plus voir mais je lui parlerai comme avant. Contrairement à sa fille, je me fous totalement qu’elle me reconnaisse ou qu’elle capte ce que je dis. J’y vais pour moi. Symboliquement, pour la femme qu’elle fut, pour la générosité qu’elle m’offrit. J. est encore en forme et valide mais je revois ma mère sous ses draps blancs. Sous les draps il n’y a plus de corps vivant mais un assemblage d’os. La tête dépasse avec ses cheveux noirs. Dans le corps il y a les yeux. Les yeux sont notre parchemin. Par les yeux nous parlons à des yeux. Ils sont le lieu où s’attachent les paroles, se déroulent un propos. Pour qu’en toi entre mon sentiment. Il y a la peau, il y a la voix. La voix est le bateau, l’immense océan. La voix douce, la voix drôle, la voix chantante, le souffle accompagné de sa musique. Celui qui ne dit plus rien entend. Ce qu’il entend, ce qu’il comprend, personne ne sait.

Hier nous parlions chats avec une amie. Le chat n’a pas nos mots mais le chat communique complètement. Il nous emporte au delà des apparences humaines trop bien rationalisées.  Avec lui nous vivons une autre vie, d’une autre espèce, nos multiplions nos sens, nos canaux de perception et de compréhension du monde. Une vie secrète, souvent invisible. Qui n’a rien de commun avec notre vie visible entre humains. On se touche quand on veut, on se chatouille, on se murmure, on est enfant, bêta, naturels, instinctifs. Et hier je disais que je souffre plus de la perte d’un chat que de celle d’un humain. La place n’est pas la même. La place d’un humain est normalisée, elle est explicite, elle est intime et sociale. La maladie et la mort peuvent être dites, accompagnées longtemps, la mort peut être souhaitée ( comme pour ma mère). L’animal est magique, sa puissance sur nous l’est. Sa perte est un trou temporel dans l’univers que nous avions créé ensemble. Un trou noir inquiétant. Ce n’est pas seulement la perte d’un être mais la perte d’une zone intense de création, de découverte infinie. Chat parti, où me diras-tu nos mystères ? La femme que tu as emmenée avec toi, pourrais-je vivre sans elle ? Serons-nous ensemble pour toujours ? Le chagrin que tu laisses c’est celui de ma vie. La vie est faite de chagrins profonds qu’on ne pouvait imaginer. Fous et prétentieux faut-il être pour faire semblant de rien,  battre du cul entre deux chaises, ramasser les miettes, passer les éponges, et dérouler le tapis rouge en ne regardant que nos pieds.

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6 réflexions sur “Mystères

  1. Je te lis toujours avec plaisir…si je peux me libérer l’esprit …
    En ce moment dur !
    As tu lu 5 méditations sur la mor (c’est à dire sur la vie ) François Cheng ,
    Très belle écriture , une pensée mosaïque de ses deux cultures Chinoise et Européenne….
    A plus tard.Nicole

  2. Bon courage alors…pour adoucir ces moments que faire ?
    Du Qi gong, bien sûr…
    et le soleil qui revient

    J’ai lu Cheng il y a longtemps mais pas ce livre. Je retiens, on le trouve souvent en médiathèque

    De bonnes pensées

    Se détacher du corps
    Lui redonner le corps de rien, d’un pétale de coquelicot ?

    Je suis une joyeuse cynique, une cynique pleine de vie.
    Remplir de joie tous les noirs qui sont la base de mes couleurs, sans oublier les blancs qui animent le vide amplement

  3. Les animaux sont amour inconditionnel, du côté de la lumière, nous acceptent telles que nous sommes, la femme emportée par le chat dans sa mort, c’est une invitation à se brancher sur soi et prendre soin de soi. Amour et gratitude. Bisoux à profusion

    1. la femme emportée par le chat

      je trouve que ce serait un titre de nouvelle
      et celle là tu pourrais l’écrire

      Ecris-nous Tao et toi, c’est précieux et porteur, plein de yeux seraient là

    1. Merci
      C’est au programme

      me voici avec une imprimante à brancher et mes 40 premières pages à reconsidérer ( de « On ne se connaitra jamais »)…elles ne sont que script et brouillon; le vrai travail va débuter cet été, si je cogite bien

C'est ici qu'on cause...

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