Crue tout

Je veux laisser le poison, laisser le vieux. J’ai décortiqué chaque pelure de ce que j’avais. Je peux avaler le fruit maintenant, c’est maintenant que je peux tenter sans  me risquer. Au collège, j’avais un ami qui mangeait les pommes jusqu’au bout. Il mâchait la peau, toutes les peaux, qu’importaient leurs couleurs ou leurs textures, qu’importaient leurs blessures, leurs taches, leurs moisissures. Je le regardais manger lentement, savourer chaque partie de ce fruit. Le plus troublant était au bout. Il n’était pas effrayé par le coeur et ses parties dures et désagréables pour moi à l’époque. Le coeur et la chair ne faisaient qu’un tout uni dans sa bouche. Il ne marquait presque pas de pause entre les morceaux croqués, puisque tout se faisait en douceur à un rythme harmonieux. Il y avait bien un peu de jus qui pouvait couler mais il l’aspirait bruyamment, seul bémol à cette parenthèse irréelle du garçon qui mange les pommes devant moi alors que j’ai douze ans. Cette parenthèse qui m’a toujours choquée, étonnée, laissée sans mots. Le coeur, donc, cognait sur ses dents. Il mordait avec force et chaque pépin passait dans sa bouche. Il avait des lèvres vives, agiles. Une acrobatie buccale. D’un coup sec une moitié de coeur de pomme disparaissait. De manière sportive, pourtant il ne l’était pas, il mâchait encore, il exterminait la chair et les morceaux piquants et rêches du trognon. Il aimait extraire les pépins, parfois les faire vibrer entre ses dents de devant et les craquer en deux. Pour bien prouver que tout y passerait.

A la fin restait la petite tige, quand il y en avait une. Me regardant dans les yeux, il donnait le coup de grâce, crac, le morceau végétal bien dur passait à la casserole. Il finissait de brasser entre ses dents son butin. Ses mains étaient vides, la pomme avait été totalement mangée, comme au bout du monde, comme si on mourait de faim et que rien ne devait se jeter. Comme si on mangeait les feuilles, les racines et les arbres. J’avais un sentiment contrasté devant cette performance. Pourquoi ? Comment osait-il ? Est-ce que cela augurait d’un changement de comportement, d’une alimentation à refaire ? Aimait-il cela ? Quand cela avait-il commencé ? Etait-ce un exemple à suivre ou l’oeuvre d’un garçon un peu dérangé qui aimait se faire remarquer d’une drôle de manière ? Pourquoi ce souvenir est-il resté net dans ma mémoire en breloques ? Maintenant j’ai envie, j’ai envie de tout changer. De manger une pomme totalement, de m’en vanter. D’arracher les fruits à la force de mes dents, de lècher les noyaux d’abricots et de les râcler dans leur amertume. Je vais manger des fraises crues, je vais cuire des peaux de bananes et en faire du papier. Du papier mâché et séché. Je vais monter pieds nus sur un palmier et me frotter à des noix de coco, extraire leur eau, manger leurs fibres brunes, les cuire s’il le faut.

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…………………….

 

Il se pourrait bien que je repasse au « je » pour écrire  » On ne se connaitra jamais » et que ce texte ouvre l’histoire.

Il se pourrait bien que tout change, soudainement.

 

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