La visite, enfin

A 13 heures la journée commençait à partir en couilles, c’était donc le bon moment. J’étais décidée à y aller avant mon départ en vacances mardi. Il y avait samedi ou lundi, avais-je pensé, mais il y eut vendredi. On y était.

Dans le supermarché j’ai du mal à trouver des biscuits, je voulais une boite en fer, mais la qualité est médiocre. Je lui prends les speculoos qu’elle aime et des galettes bretonnes fines en petits sachets individuels dans le paquet. Tout a de l’importance. Je ne suis plus inquiète, je ne sais pourquoi mais ce sera aujourd’hui, et je serai à la hauteur. Et puis j’ai envie de foutre le camp de mon quotidien et rien de pire, rien de mieux, qu’une bonne maison de retraite pleine de vieux avachis. Si c’est ton heure, si tu as ce brin de volonté, si tu sais faire aussi.

Je me souviens même du code de la porte. Cela m’est revenu très simplement en roulant vers le village. C’est une route que je connais bien, je mets la radio puis l’éteins. Plus on entre dans la campagne plus je me dis que je n’ai pas de petit bouquet. Ce n’est pas parce que sa fille m’a dit que sa mère a mangé des roses que je vais me priver. Je dois trouver du comestible. Je veux des fleurs des prés mais c’est encore tôt. Des fleurs d’arbuste, j’en vois mais je ne peux pas les prendre. Me garer en bord de route, m’insinuer dans un jardin sauvage et attraper une branche à la volette. Je scrute les bords de la petite route, puis j’abandonne. Il fallait y penser avant mais deux heures avant je ne savais pas que je serais prête à ce point. Prête à me jeter dans l’antre des vieux, dans cet endroit où je suis venue régulièrement au début voir Janine, et puis plus. Deux ans presque.

J’entre dans la grande salle vitrée, plutôt plaisante. Immense, avec ses canapés devant la télé. Mais il y a tellement d’espace que ce n’est pas trop affligeant, ils n’ont pas les yeux collés sur l’écran qui est en hauteur, grand mais loin. C’est vrai, voient-ils ? C’est surtout un bruit de fond cette télé, pas agressive à 14h quand j’arrive.

Dans un canapé rouge-bordeaux pour deux, une tête grise chevelue me dit quelque chose. Je viens voir. Cette dame a les yeux fermés, une petite sieste, et un visage poupin. Je crois que c’est elle, elle n’a guère changé. Mais je vérifie auprès du personnel, je ne veux pas réveiller une inconnue. Je vais dans la chambre. Je pose mes biscuits. J’écris son nom dessus , et le mien. Je traine dans la chambre, belle, propre, accueillante, décorée des courriers, des photos, dont les miennes. Sur la table le cahier de bord de sa fille. Un agenda-maison. « Tu écriras dessus, n’oublies pas » m’a-t-elle demandé lundi. Bien sûr. Je connais tout cela. Je suis une experte. Je ne le suis pas en grand chose mais en visites chez les vieux enfermés, je suis une pro. J’écris sur le cahier. Sa fille a noté ce matin  « Reçu photo de Laure. Pas reconnue ». Je ne sais pourquoi les gens se bornent à constater qu’un vieux dément ne te reconnait plus. C’est une aberration. Est-ce qu’on demande à une personne en fauteuil roulant de faire du vélo avec nous ?  » Elle ne reconnait pas mais on s’est longtemps reconnues et on se reconnaîtra sous d’autres étoiles ». Je l’écris dans le cahier. Je sais combien sa fille sera heureuse. Le cahier est vide. Les jours sont notés, quatre par page. Il n’y a rien dessous, on passe au jour suivant, rien, on passe à l’autre. Et quand sa fille vient, elle marque qu’elle est venue, puis on passe à un autre jour, etc. 2014 est comme cela. Sont aussi notés les courriers reçus et que J. ne peut plus lire. Je vois qu’il y a les fidèles amies de la vie d’avant, qui ne lâchent pas les contacts épistolaires que J. aimait. Même voisines d’un paquet de rues dans la même ville, on s’écrivait. Je l’avais embarquée dans le collage de cartes et d’enveloppes.

C’est donc bien elle qui dort sur le canapé. Je m’assois sur l’accoudoir et je touche son bras, je lui dis bonjour, ses yeux s’ouvrent immédiatement. Pas d’inquiétude, elle me regarde un peu bizarrement le temps que je me présente et elle sourit tout de suite. Elle est très calme. Comme un nounours mou sur un lit d’enfant bien fait. A côté d’elle dort une autre poupée aux cheveux gris, bien jolie. Je suis bien. Il n’y a pas d’odeurs gênantes comme parfois, la salle est belle, je trouve que tout est agréable. Il y a une bonne vingtaine de vieux autour de nous dans un demi cercle très large face au coin télé. Personne ne grogne, c’est la sieste d’après déjeuner. Tout le monde flotte gentiment. Moi itou. Je lui raconte ma venue, je lui dis où elle est, je ne pose aucune question, je ne demande rien, ce serait cruel. Je bavarde, me positionne dans le lieu et le temps, pour elle. Puis je parle de nous. De la nature que nous aimions, de nos balades, du printemps.

Régulièrement je répète de jolis mots. « Le printemps ». Elle me regarde avidement et répète en découpant les syllabes.

Le-prin-temps. Chaque son s’enroule dans sa bouche comme un bonbon et m’est livré en confidence. Une jonction entre nous, une complicité qui l’amuse. Moi aussi. Qui me plait.

« Le printemps est magique » « Magique »

-Ma-gi-que

« Les fleurs sortent. C’est la magie »

-Ma-gie ( ses yeux pétillent, elle adorait et étudiait tout ce qui était magique, irréel, ésotérique)

« Tu enlevais tes chaussures dans le bois pour marcher pieds nus sur le chemin de sable ».

-Pieds- nus.

Sourire, sourire, sourire, mots, sourire, souvenirs disparus qui se remettent en bouche pour un court instant. Ils sont juste dans sa bouche en écho à ma propre mémoire que je lui prête, puisqu’elle me la rendra, je le sais. Rien ne restera de cette heure ensemble, mais tout est permis, il est permis de croire. Et je suis venue pour moi. Je sais pourquoi je suis là, je n’attends rien de la malade, je suis venue délivrer ma peur et ma culpabilité et voir de mes yeux. Je suis gâtée car elle est tendre comme un caramel mou sur son canapé. Je fais mon spectacle, la petite dame derrière nous, dans son fauteuil n’en perd pas miettes. L’animateur passe. Tiens, un homme ? La cinquantaine passée. Je lui raconte Janine et la nature, le plaisir instinctif, les fleurs qu’elle aime. « Tout cela est précieux pour moi » me dit-il. Nous formons, à trois, une petite bulle de mensonge où l’on parle des fleurs qu’ils planteront, où il décrit les massifs d’iris à créer avec elle. Marionnettes qui jouent, nous sourions. Les mots suffisent, les mots dans l’air font un parcours, font une vie. Puis s’en vont avec moi.

Je marche dans la salle, je retourne dans la chambre. Je reviens près de Janine qui me découvre comme tout à l’heure, comme si je venais d’arriver. On peut tout recommencer. Je refais un peu de vie, de mémoire éphémère. Je lui parle d’elle ici maintenant.

« Tu es bien, je vois, tu es bien »

-Bien

« Tu es tranquille, là, sur ce canapé. Tu es bien tranquille. »

-Tran-quille-Tran-quille

Je lui demande si je peux la laisser. j’ai vu ses yeux se fermer. « Tu dormais quand je suis arrivée. Je vais te laisser te reposer. Je peux te laisser ? »

– Oui, dit-elle en hochant la tête. Un mot qui n’est pas une répétition du mien et pourrait répondre à l’unique question de toute ma visite.

Nous répétons « Tranquille ». …Si ça continue on va monter une chorale.

« Pas de stress », lui dis-je et elle fronce les sourcils, me dit presque « non » du bout des lèvres.

Dehors il fait beau. Je parle à un membre du personnel avant de partir, pour lui dire que je l’ai trouvée bien, calme. Ils ne savent pas parler aux visiteurs, ils sont gauches ou bênets, sans interêt. L’animateur, par contre, me demandera comment J. est arrivée ici et ce qu’elle a. ( !!). Je lui raconte avec plaisir, si ça peut lui servir…et cela me fait sourire jaune. Personne ne connait leurs histoires, leurs vies d’avant. Ou certains, mais qui ne transmettent pas aux autres membres du personnel. En réunion on règle les affaires courantes, le matériel, la logistique du travail en collectivité. La routine.

Je sors. Le soleil, le ciel bleu. J’entre dans ma voiture. Les oiseaux chantent à tue-tête, mélodieux et coquins, totalement vivants. Je ne ferme pas la portière. Je m’assois et j’attends. Une vague m’assaille mais ne me répand pas. La vie soudain est plus simple. L’enfermement est moins atroce, on peut se retirer de la vie puisque le cerveau s’éteint. On peut porter des couches, s’affaler sur un canapé à côté d’une inconnue. Tran-quille. Juste un contenant sécurisant pour une âme en déroute, un corps qui cloche, un être en petits bouts à contenir. Je ne dois plus avoir peur de tout cela. « Merci J. pour cette belle visite » ai-je écris sur le cahier dans la chambre.  C’est sa fille qui va être surprise…

J’ai attendu le moment. J’ai visé juste. Elle a été là pour moi presque comme autrefois car elle était une amie qui écoute et rassure. Dingue, non ?

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4 réflexions sur “La visite, enfin

  1. merci pour elle, Laure… la magie du printemps a agi…
    je vais vers ma mère pour qui une bibliothèque est devenue « une boutique qui donne des livres, une librairie ? non tu sais, gratuitement… »… et comment ne pas avoir peur ??….

    1. Oui ça fout la trouille
      Mais patiemment patiemment chacun trouvera ses marques, même si c’est un tatouage au fer rouge parfois. Ceci dit les mots sont compliqués, leurs usages aussi, y’a de quoi tourner bourrique. On a tous des neurones en eau de boudin et d’autres qui se retricotent
      De tout coeur avec vous.
      Et puis la médecine avance à grands pas dans ce domaine.

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