On ne se….Dernier dîner

Il faut reprendre depuis le début puisque je ne sais plus où elle va.

Ce départ, cette décision de repartir vivre loin n’est-elle pas prématurée ou tout simplement un rêve éveillé ? Un rêve mauvais peut être même…

Elle baisse la tête et regarde ses sandales noires. Celles dont le cuir souple, elle aime cette qualité du cuir, se torsade sur le dessus du pied, là où il bombe avec beauté. Le pied à cet endroit se dresse pour glisser en pente gracieuse vers les orteils. Les orteils, ces petits parapluies fermés qui se dilatent sous le poids du corps. Pour le moment les parapluies sont trempés. La semelle des chaussures est en sous marin, elle glisse. Elle marche sur l’eau ruisselante, la sandale est un paquebot qui a perdu ses rames. Il pleut plus que pleuvoir, on est inondé, disons-le clairement. Les routes sont inondées, les rues sont inondées, les ruelles sont en crue et forment des rivières qui font des vagues angoissantes par endroits. Leurs intersections posent problèmes, l’eau ne sait pas croiser l’eau, grise. Les masses liquides se soulèvent et s’affrontent. Les thaïs ne sont pas très surpris et tous les rez-de-chaussée sont vides. On circule en barque plate dans les quartiers populaires. Ceux qui ont de l’argent vivent ailleurs et ne bougent plus de leurs appartements bien perchés. Les enfants ont de l’eau jusqu’aux aisselles et s’amusent à courir dans les courants improvisés.

Elle ne s’amuse pas tellement. Attendre le taxi qui les amène à l’aéroport a suffit à ruiner ses sandales qu’elle aimait tant. Sur le côté gauche le cuir a quitté la semelle à force de ramer dans les vingt centimètres de flotte sale. Le taxi ne peut pas atteindre la petite rue de l’hôtel, ils doivent marcher jusqu’à l’avenue la plus proche. Franchir ces cinq cent mètres avec leurs bagages prend un quart d’heure épuisant. Des passerelles en bois censées protéger de l’eau forment des zig zag acrobatiques d’un trottoir à l’autre. On ne peut s’y croiser. Il faut attendre que le passage soit libre et c’est le premier qui s’engage qui force sa priorité. Autant dire que cela peut durer longtemps, et c’est l’heure des livraisons de vivres pour les bars, les échoppes et les restaurants du coin.  Sur l’avenue, les taxis jaunes sont en warning les uns derrière les autres, ici l’eau arrive à s’écouler, seuls les caniveaux débordent. Une fois ce torrent passé en sautant, ils s’engouffrent à l’arrière. Reste à faire les quarante kilomètres pour rejoindre l’aéroport.

Elle n’a pas aimé leur dernière soirée. Nils a été désagréable ou bien c’est elle qui a été désagréable avec lui ? Il était pressé, pas disponible, comme s’il se forçait à dîner avec elle. Dès le choix des plats elle s’est sentie mal à l’aise. Ils sont dans une brasserie qui loge un petit tripot-casino tout au fond. Une porte battante de style saloon permet d’y accéder. En allant aux toilettes on tourne devant cette porte en bois d’un mètre cinquante de haut. On distingue des lueurs rouges, on entend des voix d’hommes s’apostropher en thaï, en allemand, en un melting-pot de langues que brasse lourdement la musique locale. Elle croit sentir une odeur d’encens. Des chinois aussi ? Un homme très gros, un visage pâle aux cheveux raides coupés courts à la militaire,  sort de cet espace trouble. C’est son ventre proéminent qui pousse la porte au moment où elle passe devant. Il transpire, sa chemise est à demie ouverte, tenue arrogante et impolie dans ce pays. Une jeune fille locale vêtue de soie le suit, jupe moulante fendue au dessus du genou, sur un côté. Un grand classique. Elle ne regarde même plus ces assemblages d’humains hétéro-séxués promus par l’appât du gain. On s’habitue à certaines laideurs.

Quand elle retourne à leur table, Nils a déjà terminé ses brochettes de poulets. Il n’a pas touché au bol de soupe. Il ne veut pas de dessert, il lui pose un billet pour partager la note. Il doit partir, il a reçu un coup de fil. Elle se retrouve seule à table sans avoir eu le temps de lui parler. Elle n’aurait pas posé de question. Elle aurait souri et commenté légèrement  » Ah bon ? Bien, alors à demain matin! » en essayant de croiser ses yeux, pour voir sa réponse. Mais elle n’a pas l’audace, il a coupé les ponts, baisse la tête en quittant brutalement la table, remet sa veste de costume en lui tournant le dos, déjà parti, tendu comme une flèche. Elle déteste manger rapidement. La soupe vietnamienne fume au milieu de la table. La sauce aigre-douce des brochettes est délicieuse. Il pleut encore dehors. Il n’a cessé de pleuvoir pendant cinq jours. Jour et nuit. Il lui faudra encore ruser pour rentrer à pied à l’hôtel sans finir inondée elle aussi. Elle se rappelle qu’Olivier lui avait dit que le contacter si elle passait par Bangkok. Elle a essayé avant-hier mais il était en province, dans l’Est du pays. Elle retente son numéro. Il répond au bout de six sonneries. Elle parle à voix basse, elle n’a pas quitté sa chaise, les deux tables sur le côté sont occupées. Elle lui dresse la situation. Un dîner à peine commencé, du temps devant elle, le départ prévu demain. Il est dans la ville, et encore au bureau.  » Je prends le métro et j’arrive. Je vois bien où tu es, je connais ce restau. Je suis là dans vingt minutes ». OK.

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4 réflexions sur “On ne se….Dernier dîner

    1. Ah ha merci
      Je sais très bien qui est Olivier ( les personnages sont issus de mes rencontres). je vais en parler. Peut être parler de lui mais pas décrire une nouvelle scène au restau…Ou plus tard.

C'est ici qu'on cause...

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