On ne se…..Olivier

Ce sont des souvenirs qui sont restés. Olivier dans le touk touk avec elle. Son sourire aux yeux, ses lèvres très fines qui s’étirent à l’horizontale, ses cheveux chatains ondulés, toujours en volume sur les côtés qu’il lisse avec le bout de ses doigts tout en parlant. Ses yeux noisettes pointées d’or. Sa femme laotienne qu’elle a peu connu. Son accueil, quelque soit l’endroit où elle était et ses raisons d’y séjourner. Son passage chez Max où elle avait élu domicile quelques mois. La grande soupe chinoise ce soir là, eux trois,  dans l’unique restaurant chinois de la bourgade, un vrai restau chinois, mais du Sud ou du Nord, elle ne se souvient plus. La soupe brûlante, des relents d’aigre et sucré, un poisson entier dans le bouillon jaune translucide, de l’anis, des piments. Du riz trop cuit. Il avait bu, Max aussi. De la bière essentiellement. Il faisait lourd dehors. Il dirigeait l’association depuis quatre ans et allait prendre un autre poste dans le pays voisin. Sa femme était déjà partie s’y installer. Plus aucune lumière dans ses yeux devenus profondément sans espoir. Il avait grossi, son visage était gonflé. Il n’était plus celui qu’elle avait rencontré deux ans auparavant, si jovial et libre. Il avait mis une corde autour de son cou, elle retenait toute la joie. Il s’enfonçait. Elle avait pensé que c’était provisoire. Un an après sa femme appelle les secours, il ne s’est pas réveillé et dort inerte sur le canapé dans la salle. Il ne meurt pas. Le voulait-il ? L’hôpital local le garde quelques jours puis il est transféré à Bangkok. Il repart en Europe pour s’envoler en Guadeloupe, sa terre natale. Plus personne ne sait ce qu’il devient. Sa femme et leur fils le rejoignent, c’est ce qu’on aime supposer. Personne n’a de ses nouvelles.

Il travaille maintenant pour l’UNESCO comme Antoine. Il s’est séparé de sa femme, elle est rentrée dans son pays. Il y séjourne chaque mois pour voir son fils qui viendra vivre avec son père l’an prochain pour ses études aux Beaux arts. Il a beaucoup vieilli. Il faut dire qu’il approche de la soixantaine, elle avait oublié leur écart d’âge. Son visage est travaillé de cernes grises autour de la bouche, des yeux, sur son front. C’est un homme plissé mais joyeux à nouveau. Ses cheveux gris sont plus drus, coupés très courts. Il est toujours aussi bavard. Connait-elle des hommes silencieux ? Pas ceux d’ici. Max, peut être, mais c’est loin maintenant. Antoine dans ses moments de concentration qui ne tolèrent aucun humain ( nombreux certes !). Mais tous quand ils décident de sortir de leur bulle sont des raconteurs de première. C’est le métier qui veut cela. Diplomatie, relations publiques, exaltation devant les tâches impossibles, impossibles à mener seul. L’autre à convaincre, c’est leur credo.

Pourtant quand ils sont entre eux, ils n’ont personne à convaincre. Ils ont parfois à se persuader, à se retenir de ne pas sombrer, ils peuvent s’avouer des défaites, des désillusions. Olivier et elle se connaissent peu. Elle a toujours eu un petit beguin mais il n’a jamais été réceptif, comme si elle n’avait pas de sexe. A une époque elle pensait qu’il était trop bien pour elle. Elle débutait, il était un genre de baroudeur vétéran de tout. Des années d’enfance Outre mer sur des pirogues, des métiers sur des plateformes pétrolières, des métiers différents sans rapport les uns avec les autres, si bien qu’elle le pensait capable de tout faire, un manuel autant qu’un intellectuel. « Plus manuel » aurait-il dit. Pas du tout un intello. Un gars sur terre, très pragmatique. Il fallait que les paroles soient traduites en actes. Bon, enfin, elle le trouvait attirant mais savait qu’il n’y avait rien de possible. Il avait toujours des beautés dans sa basse cour. Il n’en parlait jamais. Il ne parlait jamais des femmes aux femmes. Elle avait surpris des gloussements entre mecs qui stoppaient quand elle entrait dans les parages. Bon. Une fois de plus elle réalise qu’il n’est pas trop intéressé par des conversation personnelles. Il est venu avec des dossiers, dont une enveloppe épaisse.  » Tu vas voir Antoine prochainement, j’en profite pour te confier ces documents. »

Oui, vraiment rien de sexy. Il boit un coca, il ne boit plus d’alcool dit-il. Ils parlent de l’Europe. Il n’y est pas retourné depuis quatre ans. Sa soeur habite Paris. Il lui demande pour combien de temps va-t-elle travailler dans le secteur. Un an, répond-elle. Il se penche au dessus de la table.  » Tu te souviens de ton départ la dernière fois? J’étais passé à Phnom Penh la veille, on a repris le même avion jusqu’ici ». Elle se souvient, elle n’a pas oublié une miette de cette fuite, de cette Bérésina. Ils ont partagé le vol de cinquante minutes puis elle a rejoint le terminal international où elle a attendu quatre heures. Elle se sentait libérée, elle s’est offert un rouge à lèvres de luxe , beige-rose irisé, qu’elle a gardé des années. Ils se mettent à rigoler tout à coup. Comme elle était morose il lui avait raconté des tas de conneries et d’anecdotes sur une construction d’écoles à la frontière lao-khmère qui tournait à la farce. Une moitié des travaux étaient arrêtés pour cause de fonctionnaires zélés s’étant trompé de dossier de financement, une autre partie n’avait pas de toit, l’usine devant fournir la tôle étant définitivement fermée. Une moitié d’élèves arriveraient dans quinze jours dans une moitié de bâtiments sans plafond. Elle lui demande enfin, douze ans après, la fin de l’histoire.

Le suicide, même raté, de cet homme, de ce collègue qu’elle estimait et avait cru si heureux de ses choix, l’a beaucoup marquée. La façade avait tout de même été bien gardée. Oui, autour de la soupe brûlante lors de ce dîner, cet unique moment un peu plus personnel entre eux, elle avait senti un trouble. Mais elle n’y avait réfléchi qu’en apprenant la nouvelle de sa tentative de quitter la vie. Elle revoyait alors son visage anormalement épais, elle retrouvait ses paroles éteintes, sa description de déconvenues professionnelles, sa lassitude, totale au fond, qu’elle n’avait pas cernée ce soir là. Son suicide survenait à un moment où on le pensait au calme, dans le plus calme des pays, sur un poste facile pour lui et plus reposant que bien des métiers d’autrefois. Est-ce mauvais signe de vouloir se reposer après avoir battu tant de fers chauds ? C’est une question qu’elle s’est posée tout le temps. Elle n’a pas de réponse. Elle a cette fatigue mentale qui vient s’interposer, qui la retient de creuser trop le propos. Le propos du choix. Le choix de s’asseoir pour mieux voir où l’on est. Le choix de se lever et marcher pour mieux forcer les parois du temps. Le temps et l’espace ne sont pas là où l’on croit. Le temps est dans l’espace qu’on fait bouger. L’immobilité est une ouverture au voyage. Pourquoi vivre étranger ? On ne se pose pas la question de nos choix lorsqu’on les acte. Elle a toujours agi selon des priorités sur lesquelles elle n’a aucune emprise.

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