Morte attente

Les jours se suivent. Blanc. S’éclaire. Rien. Paresse. Pousse. Non. Deuil. Lenteur. Vigueur.

Qui mange mes premières framboises ? Des questions existentielles comme ça.

Comment ma soeur est-elle morte ? Je vois son visage rieur. Elle n’est plus là.

C’est toujours la même histoire on dirait. Les premières années le mort m’enquiquine. Turlupine. Encrasse la joie de vivre sans lui. La joie sans lui, le mort, même s’il pesait vivant. On veut que les gens vivent sans nous peser, sans nous faire peur, sans nous manquer. Puis morts ils ne sont plus là pour remplir le rôle qu’on leur avait donné.

La scène est vide. On est seul, on ne donne plus la réplique imaginaire aux vivants. Je vois ma soeur, toujours son visage actuel, celui des années avant sa mort. Ses joues, son air de gosse chieuse qui taquine, cherche dans les coins, tire les cheveux, ricane. Ses lèvres s’affinent en s’étirant, elle souriait tout le temps, on a dû apprendre ça au berceau. Elle disait un truc pas marrant mais finissait par aiguiser son sourire en final, en pirouette.

Ses yeux étaient gris-verts, indéfinissables. Je les ai souvent enviés, petite. Mais là voilà la morte qui est dans mon esprit et n’a pas encore trouvé une douce place. Sa place n’était pas douce. Comment l’apaiser ? Comment la calmer en moi. Une soeur c’est une soeur même si on n’est pas sur les mêmes mondes, les mêmes réalités. On a ce fil du sang, des terres, des grands pères et grands mères qui attache. Un fil à en découdre. De notre vivant nous avons fait du meilleur au pire. Maintenant elle est morte. Je nage à la piscine dans l’eau claire et je la vois. Elle a nagé dans cette eau, me dis-je. Je vois son visage dans l’air suspendu. Elle n’est plus. Ni de chair ni d’os. Les morts sont casse pieds à défier l’apesanteur. De n’être pas là mais de nous narguer. Et les premières années sont agaçantes, comme un chien dans son panier qui tourne sur lui-même avant de se poser. Le mort tourne dans notre panier. Quelques années. Puis se couche. Couché panier. Et me laisse en paix,  pas d’irruption intempestive. Comme ça, sans crier gare, ma soeur apparait avec son sourire et je ne sais pas bien où la ranger. Coucouche panier. Je n’ai pas la main sur cette affaire. Je laisse filer, je fais le mort comme on dit au bridge. J’attends mon heure, cartes couchées. Couche-toi. Tapis vert. Je piocherai au tour d’après et qu’aucun autre mort ne vienne me mettre en l’air. Un mort à la fois et tout sera bien arrangé.

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