L’oiseau dans le mur

Hier il couinait. Le petit moineau coincé dans un conduit d’une cheminée non utilisée. Le point d’entrée est dans la chambre. J’ai tout bouché proprement puisqu’on ne l’utilise pas pour le poele d’en bas. Le poele a son propre conduit tout neuf.

Je l’ai entendu toute la journée. Une constance têtue. Parfois des battements d’ailes. C’était insoutenable. J’ai téléphoné à mon voisin ornithologue qui m’a confirmé qu’il n’y avait plus rien à faire et que ce petit était mal parti dans la vie. Mon voisin lutte depuis huit mois contre un cancer, ça lui a fait du bien de se sentir utile. Il m’a parlé des pylones EDF qui étaient creux. Je ne savais pas, et avec la LPO ils ont réussi à les faire boucher. Des tas d’oiseaux s’y trouvaient morts. Dont des chouettes rares.

Donc moi c’est un moineau dans le tuyau. Ce n’est pas terrible mais ce qui fut terrible c’est que ce fut chez moi, dans mes murs. On l’entendait très bien, à travers les briques, je pense. C’était pathétique. Depuis deux jours je ne mange plus, comme le moineau perdu. Je n’ai pas voulu dormir dans la chambre trop près du mur fatidique. Il a été silencieux à partir de 19h. Je me suis dit, c’est la fin. Le voisin m’avait dit « Demain matin ce sera le silence »

Et ben non. Merde. Parce que le pire c’est pas la mort, c’est avant, l’agonie. Je m’étais fait une raison, il était mort, je pouvais revivre normalement. Et ben non. Meeerde. Il repiaille toute la matinée. Là je décide de péter le rebouchage que j’avais fait il y a trois ans. Platre et peinture. En deux coup de tournevis le cercle se dégage et j’ouvre l’ouverture vers les conduits. Nous avons alors espéré. Jusqu’à 15h30. On l’entendait parfaitement. On s’est dit qu’il trouverait la sortie. La chambre est restée fenêtres ouvertes, grandes.

On le laissait seul. Parfois je venais, je causais, depuis hier je lui cause, il me répond. J’ai mis ma main et mon bras jusqu’au coude dans le conduit pensant accoucher du petit piaf. Je le pensais blessé. Je n’ai pas frôlé la moindre plume. Bien sûr il se taisait quand je m’introduisais dans l’orifice géant. J’ai même été chercher des lianes de glycines, celles au sol, avec lesquelles on peut tresser, j’en ai plein et même des épaisses plates. Courbes il fallait car j’avais un L devant moi face au mur, dans le mur. Je me suis dit qu’il aurait une échelle, une branche dans le conduit peut être pour sauter dessus et ressortir. Une vers le haut, un mètre cinquante. Aucun obstacle en la montant. Une vers le bas. Rien que du vide. C’est là que j’ai compris qu’il n’était pas dans le conduit que j’avais sous le nez. Où était-il ?

Une cheminée à double entrée, double tuyaux, on le savait. Ce couillon est-il coincé dans une partie inaccessible ? J’ai tout essayé, j’ai même dégagé des bouts de plâtre à l’intérieur pour libérer des cavités que je voyais et y fourrer ma main. Rien. Rien. Mais lui, toujours, couinant. Courageux. Fort. Vivant jusqu’au bout. Il m’a foutu les boules jusqu’aux oreilles. Quand je suis revenue de la piscine j’y croyais encore. Je suis venue lui parler, on se parle depuis hier. Les fenêtres grandes ouvertes n’attendaient que lui, l’arbre tout vert est devant, il prend toute la vue, il est fait pour l’oiseau. Il couinait un peu. Je sentais la fatigue. J’ai recherché encore avec mes bras, mes mains, je ne comprenais rien. Il était juste là mais on ne le trouvait pas. Une cheminée à double entrée, double conduits, est-il dans un conduit parallèle à quelques centimètres mais inatteignable ?

Revenue des courses je suis montée le voir. Voir le vide, le noir, l’incroyable présence vide et angoissée. Quelques grattements mais c’est tout. Muet. Muet. Muet en plein jour, pas muet pour tenir bon une nuit comme la nuit dernière. J’ai collé longtemps mon oreille dans le trou noir. Pour entendre ce qu’il vivait, pour être avec lui. Par le haut tout en haut vers le toit, on entend tout l’extérieur, ça résonne. Jusqu’au bout il aura entendu la vie, les oiseaux, ses frères, ses amis, le vent. Il y a de l’air dans le tuyau ce n’est pas chaud. Mais dans quel tuyau a -t-il atterri ? Je ne le saurai jamais. Je me suis assise par terre dans la chambre et j’ai accompagné ses derniers soupirs. Muette moi aussi. Juste quelques berceuses avec des mots. Qu’il était beau, grand, magnifique, si fort, si admirable et que j’avais tout essayé, que j’étais terriblement désolée que je ne l’oublierai jamais jamais.

Le silence a emporté tout le mur. Il n’y avait plus rien, plus de souffle, le petit corps est mort en silence, comme beaucoup de corps. La mort aplatit tout, écrase tout mouvement, achève en pesanteur. S’impose. Et il n’y a plus rien. Le petit oiseau, j’en suis sûre, s’est arrêté de respirer, progressivement, dans mon mur, quelque part.

J’avais téléphoné au ramoneur. Il viendra dans un mois. On bouchera ces putains de cheminées sur le toit. Peut être qu’il le verra, peut être qu’il fera quelque chose pour le petit corps. Au moins je ne serai plus seule à chercher dans les conduits sans réponse. J’ai attendu plusieurs heures puis j’étais sûre. Je voulais tout de suite quelque chose de beau, un signe. J’ai fermé, j’ai rebouché autour du cercle et j’ai peint une fleur. En fait j’ai d’abord peint la fleur parce que c’était essentiel. Puis j’ai rebouché et repeint encore. Je n’ai pas mangé, j’ai fait semblant. On ne peut pas manger quand vos pensées sont dévorées.

Grâce au petit moineau nous allons changer les pièces. Hier soir j’ai aimé dormir ailleurs, une pièce bureau-télé juste à côté,  et sa porte fenêtre ouverte sur le frais, j’ai cru camper dehors. On va y transporter la chambre. La chambre deviendra le bureau-télé. Il y fait chaud en hiver, on sera bien et c’est grâce aux malheurs du petit oiseau que je n’oublierai jamais jamais. Un mort dans un mur, de mes murs protégé, une mort en un jour et demi, sans secours, mais pas seul le petit être. A-t-il su que je l’aimais ?

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2 réflexions sur “L’oiseau dans le mur

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