L’ombre du souvenir me fait enfin soleil

Je viens de regarder le calendrier des vacances scolaires. Ce n’est pas pour te miner le moral, c’est juste que je commence à organiser mon esprit pour l’après été :  ma dernière année de remplacement ( elle vont quand même pas faire des gosses tous les deux ans ad vitam eternam mes deux chères collègues !). Faut tenir une année scolaire mais heureusement vacances incluses et cette année on sera les premiers en vacances en hiver, ça c’est du bon. Quand il faut tenir janvier et février d’un coup on tire la langue. En 2015, vacances le 6 février pour moi. Pas mal. Epoque de neiges, beaux paysages, poêle qui ronronne. Et ce sera tellement moins difficile que 2014, année d’accompagnement du malade chéri. Dur dur.

Je pense à ma soeur, instit toute sa vie jusqu’à sa retraite qu’elle n’a pu surmonter, qui ne vivait que pour les vacances scolaires, planifiait des séjours, des destinations, rester à la maison c’était la mort. Ce le fut. Un jour vint où rien avec personne n’était prévu d’avance, où l’été sur le canapé du salon tournait à l’orage. Faut-il se méfier comme de la peste de nos routines, de nos organisations qui s’incrustent et nous pèlent la peau jusqu’à l’os ? Soeur aimée, même mal, je pense à toi si souvent, tu le sais.

Aout est là. L’arbre qu’on a laissé pousser côté nord est trop haut, on va emprunter une échelle et en couper un max. Le copain qui a l’échelle a dit qu’il pouvait venir avec sa tronçonneuse. Mais pas besoin, a pensé l’Homme. Oh que si, ai-je dit. Je te rappelle qu’on est des manches, qu’on prend trois heures pour monter deux planches. A suivre…L’automne sera plein de coupes ici. J’ai déjà commencé sur la haie, puisque juillet était octobre, mais la chaleur gagne. On fait pause.

J’ai des tas de souvenirs qui me reviennent. L’autre jour la voiture était brûlante en sortant de la piscine, et je me suis retrouvée sur le parking de la plage à Ajaccio. Je me suis souvenue de toutes ces années, une enfance pleine, une adolescence, une vie, à entrer dans les bagnoles après la plage et on criait ouïlle aïe, il fallait mettre des serviettes de toilettes sur les sièges. Ma mère conduisait, je me souviens surtout d’elle au volant. La route du retour est belle, elle longe le golfe, on connait chaque tournant, la mère explique chaque virage, chaque lieu-dit devenu rangées d’immeubles, chaque propriété à flanc de maquis devenue résidences en expansion face à la mer. On connait les noms de famille des proprio, la famille Machin et la famille Chose. Le reste, tout ce qui est nouveau, tout ce qui a changé n’est pas beau, n’est pas le pays, n’est pas l’origine, l’origine c’est ce qui était avant, dans l’enfance corse de la mère. Seuls les assainissements des égouts et des étangs sont appréciés. Ils ont sauvés des maladies, des moustiques, de la puanteur d’une belle partie de la ville. La ville qu’on fuyait en été, il y a un siècle,  pour ne pas être malade, justement. Tout le monde à la montagne au village. Le village où là encore on connait tout et tout le monde, la famille Truc, la fille Bidule, le cousin Patacouffin. Des lieux qui nous appartiennent, on a ce sentiment là. Des lieux qui nous attendent toujours. Ainsi les étés de vacances chez la grand-mère étaient remplis jusqu’à la gorge, gavés de chaud, de souvenirs, de chauds souvenirs, d’odeurs, de migrations des uns et des autres, gavés de profonde appartenance et de rejet, d’ambiguités que même ma mère trimbalait plus ou moins. Mais elle nous emportait dans son île puissante, dans celle de son enfance, dans la volupté de sa nature, de son histoire. On rigolait beaucoup dans la voiture, les fenêtres ouvertes le nez repu de senteurs mêlées : le sel, la mer, le maquis, les lauriers, les bougainvilliers qui courent sur toutes les vieilles maisons (une des plantes grimpantes que je préfère ), l’iode, le vent, les fleurs jaunes, les roses, et les figuiers déjà pleins, les maîtres des monts comme des jardins, les maîtres partout, flexibles, élastiques, tordus et hauts, libres, tortueux et penchés, accordés aux dénivelés, accordés entre la terre et l’air dans leurs feuilles au parfum immortel, un parfum de vie libre, un parfum d’automne en été.

Les fruits se mangent avec les doigts debout dans les vignes épaisses bondées de soleil. le jus des pêches coule jusqu’au coude,  à l’ombre souveraine, l’ombre qui nous reçoit chaque année, nous héberge. C’est ce que j’ai appris, c’est ce dont la petite fille est faite. Je m’en souviens très bien. Je peux mieux m’en souvenir sans en être dévastée.

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