Apprentissages et enjeux ?

C’est assez curieux ce que je vis dans l’atelier de l’artiste céramiste du village. Elle propose des cours chez elle, j’y suis seule, de toutes façons son atelier est petit on ne tiendrait pas à plus de trois, elle incluse. Je suis venue trois fois en juillet et je viens de redémarrer.

C’est une très jeune femme experte, savante, exigeante autant avec elle-même qu’avec les autres. Intransigeante sur les pratiques, sur les gestes, sur le produit fini. Elle te laisse faire ce que tu veux, si c’est un « contenant » son terrain de prédilection, mais elle veille à la manière comme une louve. Je pense que le grès est son grès, précieux comme de l’or. Chaque geste compte, depuis la façon de travailler la première masse de terre jusqu’aux finitions sur une pièce. Elle n’est pas toujours explicite de manière claire mais elle montre et elle te regarde faire et elle critique s’il le faut. Bien sûr que pour apprendre on doit entendre ce qui va ou ne va pas dans notre pratique.

Je ne sais pas si c’est la manière de faire qui me chagrine ou l’atmosphère que cela induit. Je suis rarement à l’aise pendant les séances (2h). Peut être parce que j’ai autrefois vécu des ateliers de poterie plus joyeux, détendus, sans enjeux techniques importants. Est-il important de faire peser la technique quand on a des novices devant soi qui ne feront qu’une dizaine ou une vingtaine d’heures dans l’année ? Je ne vais pas devenir potière. Aujourd’hui elle m’a demandé de prendre des notes pour me souvenir des gestes, des impératifs de la confection du petit plat à cake que je veux faire. Je me suis dit qu’elle se trompait vraiment d’objectif. « Après tu ne t’en souviendras plus si tu veux refaire ». J’ai enfoncé le clou lorsque la masse de terre ovale épaisse était posée sur le tissu et que je devais la rouler bien plate avec le rouleau. Elle me prodiguait ses conseils en me disant de m’appliquer :  » Ah oui, je vais bien en profiter parce que c’est surement la seule fois de ma vie que je fais ça ! » ai-je clamé en riant.

Le rendu est sympa, contre toute attente j’ai fait un beau rectangle tout lisse que j’ai un peu courbé ( il sèche sur un grand rouleau)  qui aura des petits pieds la semaine prochaine.

Chaque mauvais geste que je fais l’ennuie, « ah aïe regarde tu as mis tes doigts, non ?, il faut tenir en dessous avec la paume de la main ! ». Oui, on a besoin d’apprendre et d’être corrigé. « Tu ne fais pas travailler ton corps, c’est un problème », ça c’est quand je prépare la terre et qu’oeil de lynx m’observe. Je ne fais jamais comme il faut, elle reprend derrière moi et termine la tâche. Certes il faut éliminer l’air, certes il y aura cuisson. Ce matin j’étais moins gourde, elle n’était pas à côté de moi, puis elle est revenue, a dit que c’était pas mal, puis m’a observée, puis m’a reprise. Oui, on a besoin d’apprendre…mais. Moi j’ai besoin de m’amuser, de parler avec la matière, de ne pas me prendre trop la tête, je ne suis pas là pour cela.

C’est donc une drôle d’école dans laquelle je me suis lancée. Je ferai sans doute encore 3-4 séances bien que ce matin j’ai-j’eusse failli partir. Je ne viens pas pour me sentir rétrécie, chiffonnée et sentir combien, elle, porte ses angoisses, combien elle reporte sur moi ses apprentissages qui ont dû bien la faire souffrir. Souffrir pour faire du beau. Certes, pour apprendre….Pour apprendre doit-on souffrir et mettre à mal ?

C’est là que je suis chiffonnée car vous l’avez remarqué je travaille sur les apprentissages, j’ai consacré ces vingt dernières années à étudier et pratiquer la formation pour adultes, entre autre. J’anime des groupes de femmes qui vivent dans l’humiliation, la honte, la soumission, la domination. Je passe des heures avec elles à leur offrir le plaisir d’apprendre et de créer dans la joie. Je modifie et adapte mes critères, mes priorités, mon savoir, en fonction d’elles pour qu’une seule chose ressorte « Je peux faire, je sais faire, cela me rend heureuse » et ce quelque soit le contenu des séances : langue française, gym douce, peinture, marche à pied, etc. Est-ce que je ressens cela au bout de mes deux heures de poterie ? Parfois oui, parfois non et pendant que je pratique je ne suis pas libre, je ne peux pas libérer ma créativité ou si peu. Est-ce intéressant quand même ? Certes j’aurais produit quelques objets ? Est-ce suffisant ? Doit-on écouter nos ressentis lorsqu’on est entrain d’apprendre ? Bien sûr cela dépend de qui, quoi, pourquoi. Je suis retournée à la fac à 40 ans, j’ai suivi des tas de cours pénibles mais d’autres m’èlevaient au nirvana, donc j’ai tenu et je voulais un diplôme à la fin. Cela allait changer ma vie personnelle et mon parcours professionnel. Ce sont les enjeux qu’on se fixe qui déterminent la masse d’effort et de mal être à subir ou pas. Ce matin j’étais à la limite de ma maltraitance personnelle avec la potière. Je suis adulte, je choisis, je dois savoir pourquoi je suis là et ce que cela m’apporte. Que suis-je venue chercher ? Quelques coups de baguette sur mes doigts et sur mon égo, ceux que je n’ai pas eus enfant ? Ou ceux que j’ai eus enfants et qui me reviennent ? Les humiliations dans des classes de collège, celles de ne pas comprendre du premier coup et d’en pleurer, paniquée ? Ce genre de passif se soigne chez le psy, non ?, pas chez une potière.

Faire des efforts n’est pas mon fort.

Nous verrons, donc.

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2 réflexions sur “Apprentissages et enjeux ?

  1. effectivement, ça ne doit pas être tellement détendant comme ambiance….
    j’ai fait de la poterie il y a des années lumières quand j’étais au lycée, j’allais à un cours supplémentaire , le jeudi , atelier proposé par notre prof d’arts plastiques, monsieur Charlemagne ( oui, oui, ça ne s’invente pas !!) qui était extraordinaire, je garde de ces cours la sensation d’un accès privilégié à l’art , il passait de la musique classique , nous montrait des repros d’œuvres de peintre qu’il aimait , je me souviens surtout de Fernand Léger .. ça se déroulait dans une salle immense , tout en haut des locaux du lycée qui était très ancien, à Compiègne , rue d’Ulm , avec une verrière et des gradins comme dans un amphi , j’ai gardé de cette époque et de cette atelier terre ,deux coupes , l’une vernissée jaune et l’autre laissée couleur brute avec un motif émaillé et peint au milieu , en forme de soleil . Je pense que je dois beaucoup de mon goût et pratique de la peinture à ces moments privilégiés dont je garde encore un souvenir ébloui….

    1. Très belle évocation, je suis ravie de te lire.
      J’ai démarré le dessin ainsi aussi, au lycée, au dernier étage, une salle secrète pour moi, sans doute les Littéraires options arts y accèdaient-ils ? Nous c’était après les cours, en terminale.
      J’ai fait un atelier terre en 2008 animé par une collègue MJC originale et toute douce, on faisait ce qu’on voulait elle passait nous donner des « trucs » si besoin
      On a tous modelé des choses expressives très fortes et j’ai vu même les plus machos moqueurs se tairent et créer à leur image. Des moments superbes
      Mais là j’étais prévenue, pas de modelage créatif, que des « contenants »…Bon, Ok
      J’ai oublié de dire que quand on est pas les mains dans la terre et qu’on bavarde on est tout à fait proches et sur la même longueur d’ondes avec nos trente ans de différences ! C’est sympa et du coup c’est un peu le monde des contrastes ensuite au niveau ressentis.

C'est ici qu'on cause...

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