L’île désenchantée

Ca va être difficile. Je n’en avais pas pris la mesure mais j’ai redemandé des nouvelles à son fils et celle que j’ai souvent nommée en secret  » ma deuxième maman » semble bien mal en point et, comme il l’a dit  » Elle est prête, elle est sereine. »

Une chute de plus, un appel au Samu de plus, une chambre de plus à l’hopital au centre de son île. Cette fois le compte semble trop lourd. La peau sur les os, plus envie de manger ni de parler. Je viens de me rendre compte qu’il faut que j’envoie vite fait un courrier plein de fleurs, demain.

J’ai compris tout à l’heure qu’elle pourrait bien mourir cette fois. Qu’elle n’avait plus envie d’autre chose. Il y a deux ans elle m’a dit  » Ce serait bien de venir, vous venez quand, parce qu’après ma chérie, tu sais…. ». Je n’y suis pas allée.

Je suis au pied du mur. C’est pour bientôt, sûrement, il me faudra retourner sur l’île maternelle. La dernière fois c’était en 2008, pour elle. Pour se dire ensemble la mort de ma mère, son amie d’enfance, de toujours. Ne se sont jamais quittées, jamais lâchées. Ai passé tous mes étés à visiter cette deuxième mère qui n’avait pas de fille et était comme une deuxième chair dans ma chair. Je suis chez elle chez moi, même si je n’y vais pas.

Il va falloir donc enterrer une deuxième fois la mère et l’enfance. Il va falloir aller et non fuir et partir. La faille rouvrir qui m’a fait des signes tout à l’heure une fois le téléphone raccroché. Je n’aurai pas la force. Mais regarder en face l’absence de ce qui nous a fait. C’est regarder dedans. Il faudra plonger.

On vient de se concocter un Plan A. Un plan de réfugiés, de malades à venir, un plan de sécurité. On louera une voiture, on ne demandera rien à personne, on dormira à l’hôtel, je veux être étranger. On marchera dans les rues qui sont miennes, dans les ruelles et au bord de mer et j’entendrai la voix de ma mère comme d’habitude me raconter. Chaque palmier et chaque moment de sa vie de jeunesse et je saurai et encore et comme chaque fois ce que c’est que des racines qu’on veut arracher. Au village, chez celle qui va mourir, au village de ma grand-mère, je ne traînerai pas après la cérémonie, quelque chose sous le sol pourrait m’ensevelir.

Au bord de mer je verrai ce ciel, je fermerai la marche sur les quais, nous reprendrons l’avion et je serai sous le chagrin, une immensité à rompre. Des ruptures et des amours immortels. Je m’effondrerai. Il le faut. Que sommes-nous sans nos effondrements qui soulignent nos fondements, ce qui nous ancre, ceux qui nous font lever les ancres ? Ce qui guide et donne le pouvoir d’oser. Sans le désespoir pas de certitudes, sans l’absence pas de vie, pas de pulsion pour avancer. Sinon quel désert, quels regrets, quel havre de paix ? Nulle part.

Elle va me ramener dans son île, comme un cercueil qui retourne au nid, elle va me faire faire le voyage, moi qui ne veut plus le faire, moi qui me garde éloignée comme un ange me garde. Retraverser une mère. Et sur le quai guetter. Revoir la grand-mère au balcon. Savoir qu’en mon cerveau sont intactes les images. On ne sait jamais jusqu’où l’on peut pleurer.

« Il neige », me dit-il. Pendant que j’écris là. Bien. C’est une nuit spéciale. Allons voir.

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