Les arbres à terre

Je ne reverrai plus mon voisin.

La semaine dernière, exactement mercredi matin, il est parti à l’hosto pour la nième fois, soit disant pour une transfusion. Il va très mal depuis 18 mois, on touche maintenant le fond. Il ne reviendra pas, il est dans le coma, il a trop souffert, il va jeter l’éponge. Je viens de l’apprendre.

La semaine dernière, ce jour là fut étrange. Le même mercredi où mon voisin quitte pour toujours sa maison et roule vers l’hôpital, on apprend l’assassinat de journalistes. Une heure après je vois deux arbres du jardin de mon voisin tomber d’un coup. La tronçonneuse explose de joie, de mort. Je me hisse au dessus de la palissade pour comprendre, je suis dévastée.

Les arbres dont je vais parler sont des arbres qui prolongent, en quelque sorte,  mon petit jardin, trop petit pour avoir un vrai arbre. Le voisin a, lui, un grand jardin arboré dont une partie m’est finalement destinée, c’est moi qui en profite le plus, je l’ai tout le temps sous les yeux et lui si peu. S’y trouvent des arbres anciens avec lesquels je bavarde chaque jour. De vieux cerisiers, l’un gorgé de cerises pour les merles, une branche penchant au dessus de ma cabane avec toute la grâce printanière, l’autre très long comme un plongeur géant au dessus d’un bassin, il ne reste qu’un tronc épais totalement entouré de lierre et autres verdures rampantes. Il est la maison, la niche, le secret des merles et des tourterelles, plusieurs enfants y naissent chaque année. C’est leur grotte à tous en cas de danger. Il y aussi un cognassier bourré de vieux coings que la voisine me passe par la clôture et un abricotier, celui  » du pépé » de ma voisine, qui fait l’angle et que nous chérissons des deux côtés. Il est pourri mais il est le phare de tous les oiseaux, la frontière ultime entre le lotissement et les champs nus puis le ruisseau boisé. Les merles s’y battent au printemps pour cerner leur territoire. Et puis ce thuya immense, étalé et sauvage aussi sauvage que la chevelure de lion blanc du voisin, ce thuya est la maison de petits oiseaux par dizaines, surtout les mésanges qui en raffolent. C’est leur village.

Mais le bûcheron est là et a ordre, dit-il, d’abattre totalement. Je lui dis que je vais pleurer, je lui demande de me dire quels arbres sont sacrifiés. Les cerisiers, donc. Dont le si mignon qui s’appuie sur ma cabane. Je demande clémence juste pour cette branche là, pour les merles, pour le printemps. Je suis ridicule, les deux hommes au travail se moquent de moi. La tronçonneuse vibre et sonne. Le premier grand tronc est déjà tombé d’un coup. Tous les nids prêts pour le mois de mars avec. Je suis une fillette qui exaspère les  bûcherons. Le thuya aussi sera coupé, mais juste une taille, ouf. L’abricotier non. Je ne sais pourquoi celui-là est épargné puisqu’il est le plus pourri de tous. Pépé peut-être aura gagné la sensibilité ? Ses abricots sont véreux et peu nombreux comparés aux gorgées de cerises du tortueux cerisier que j’aimais tant. L’homme armé attend que j’arrête mes jérémiades, il ne connait pas le jardin ni la vie des oiseaux, il s’en tape, il a encore deux autres noyers à tailler, vais-je lui foutre la paix ? Il ne le dit pas mais le pense. Je le hais. Il me fait un commentaire raciste sur l’assassinat des journalistes par…(.qui vous savez..)… Je le hais, c’est confirmé. Un crétin, une bite en l’air qui fait du bruit.

Voilà comment débute mon « après 8 janvier » où je pars errer dans le village où je ne rencontre personne, où le vide s’impose. Où mon errance démarre dans un creux acide, et où j’essaie de ne rentrer chez moi qu’une fois le bruit de la tronçonneuse éteint.

Mon voisin était un homme cultivé, ornithologue, alcoolique sans doute, fin, gracieux, un genre d’ours sauvage qui avait vu en moi l’oiseau migrateur tout aussi sensible que lui et discret. Il faisait le tour de son jardin en silence, le silence de ceux qui ont une longue habitude de l’écoute. Il avait des oreilles en or, des moustaches vibratoires. Il savait chaque cri, chaque chant, chaque odeur. Il venait dans ce recoin isolé de jardin. Se tenait debout, personne ne l’avait vu ou entendu venir. Un guetteur. Il avait aimé ma terrasse en bois et le chat car je l’avais rassuré, mon vieux chat ne chasse pas. Je pouvais lui demander n’importe quoi sur la gente ailée, nos amis. Je l’ai appelé cet été quand un piaf est resté coincé dans ma cheminée. Il m’a tout expliqué, on a conclu un enterrement de première classe pour ce moineau. Je pense que c’était un moineau, il m’a parlé du père et de la mère du moineau. Ce qu’ils pensaient en l’entendant coincé, ce qu’ils étaient capable de faire ou pas. Je lui ai dit de prendre soin de lui, il rentrait de 4 mois d’hôpital, un enfer. Je lui ai dit « Ne fais pas comme cet idiot de petit oiseau ! ». Je n’aurais pas dû, d’ailleurs, son silence qui a suivi me pèse encore. Enfin, voilà, mon voisin était comme ça. Immobile devant son petit noisetier, de l’autre côté de ma clôture. Puis j’approchais et on glissait deux mots, une phrase. L’ours parlait avec une voix toute douce, les cheveux en vrac, les yeux rouges souvent. L’ours humait chaque plante, respirait la nature qu’il détestait avoir quittée je crois, puisque toute sa vie il avait travaillé au coeur de la forêt. Il est redescendu en plaine juste avant la retraite et je crois qu’il s’ennuyait. Il ne l’a pas supporté.

La maison de l’ours était refuge LPO et depuis mercredi dernier, les arbres abattus, le quota n’y est plus. Adieu le refuge auquel il tenait. C’est incroyable cette histoire, cette concordance des temps. Agonisant, il quitte pour toujours sa maison le jour où deux de ses arbres essentiels aux oiseaux sont mis à terre. Mon voisin saches que j’ai ouvert mon bec ce jour là, le jour du meurtre, je me suis foutue minable comme d’habitude et j’ai pleuré tes arbres. Je te pleurerai aussi car tu étais le seul voisin avec lequel j’avais des choses à partager et nous nous sommes si peu connus. Nous nous sommes reniflés, approchés, il nous fallait du temps, on l’a tout de suite su et ça nous a plu. Et ce temps tu ne l’as plus. Les oiseaux, mon pote, nos oiseaux je vais les cajoler. Tu peux compter sur ma pomme.

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4 réflexions sur “Les arbres à terre

  1. C’est terriblement triste et angoissant de se sentir ainsi démuni, impuissant, devant la destruction, qu’elle soie humaine ou …. végétale. Mais dis-moi, si ces mêmes arbres appartenaient au voisin, qui a demandé leur coupe? Lui? A la lecture de ton texte, cela semble improbable… ou alors j’ai mal lu, je vais recommencer. On se téléphone? Ou mieux, skype? Ou mieux, une visite? BIses!

    1. En fait, c’est assez troublant, c’est sa femme qui gère le jardin depuis plusieurs années. Il ne s’opposait pas. Elle coupe, elle fait, elle y a pris le pouvoir, il laisse et dans ce cas précis, c’était poignant pour moi de relier l’abattage de ces arbres à « l’abattage » de l’homme lui même ( je ne savais pas qu’il était agonisant déjà autant)

      Je ne suis pas douée pour le téléphone ni pour skype mais on peut essayer. Je veux dire que je trouve ces moyens de communication souvent frustrants mais quand on a rien d’autre c’est assez génial
      Une visite si tu passes par ma région ?

    1. Oui j’ai trouvé ça dingue
      Il y a eu aussi un drôle de truc
      je suis donc partie laissant le bucheron à l’ouvrage
      je suis allée retrouver Nymphéa, la jument proche de chez moi, on se connait, c’est une escale amie, elle suffit à me changer la tête
      Elle est en enclos, deux enclos, très grands.
      une petite route goudronnée y amène
      on se connait depuis 2011, elle est toujours dans l’enclos, chez elle quoi
      ou sinon elle est absente, si sa maitresse, une jeune femme sympa, l’a emmené promener

      Et bien là…mercredi 7 janvier
      Nymphéa est hors de l’enclos, tout est ouvert mais elle est seule, comme enfuie…?
      Jamais vu cela
      elle vaque, très consciente qu’elle est entrain de fuguer
      elle est à deux mètres de moi, sur la route, seule
      Nous sommes totalement seules
      on dirait un film de S.F
      On se serait transporté dans un autre espace-temps
      Elle s’éloigne bien fière quand je lui parle pensant la caresser
      et elle part en trottinant, entrant dans les jardins qui n’ont pas de cloture dans ce coin
      je suis héberluée
      je vais vers « sa maison » hangars, enclos, petite entreprise locale, bungalow…je frappe
      personne.
      Personne
      Les cordes de l’enclos sont à terre, décrochées
      Personne
      personne
      j’hallucine
      je retourne vers chez moi
      je ne la revois pas sur la petite route où je l’ai laissée ( champs puis descente vers rivière…!)
      je ne sais pas
      Elle a disparu, partie en goguette
      Je continue de ne pas en croire mes yeux

      Revenue chez moi je dis  » Il se passe des trucs très bizarres aujourd’hui »

      je ne suis pas retournée la voir depuis
      j’irai
      je me demande…

C'est ici qu'on cause...

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