Jeanine

Jeanine était une drôle de petite bonne femme. Cela ne me dérange pas qu’elle soit morte dimanche car elle avait une grande vie spirituelle et avait beaucoup lu et appris sur la mort et ses voyages, et sur l’âme, un mot qu’elle aimait employer.

Elle détestait les bonnes soeurs, elle avait enseigné dans des écoles catholiques et avait lutté contre la connerie.

On a été voisines de loin, puis de près en pratiquant le taï chi durant trois ans. Je venais chez elle entre les cours pour l’aider à mémoriser. Sa moquette était blanche et bouclée. Son intérieur était chaud, rempli de gri-gri, de pierres posées au sol, de douces peintures au mur. La retraite et surtout le divorce tardif, avaient été une bénédiction pour elle. Elle avait tout recommencé à zéro. Repris les bases, ré appris à être une femme qui pense et agit pour elle. Passionnée de tout ce qui touchait à l’inconnu, les spiritualités, les astres, les croyances de toutes sortes. Elle a été partout, elle a essayé tous les gourous, elle a cotoyé Arnaud Desjardins puis T.Harding, et Ama, ( j’écorche peut être les noms) elle a fait des tonnes de stages, roulé des centaines de kilomètres seule en bagnole. Elle pratiquait l’astrologie et le magnétisme, toujours prête à entendre ce que son pendule allait lui dire.

Elle aimait marcher pieds nus, elle se déchaussait quand on se promenait dans la forêt, et je vous parle d’une femme qui a soixante dix ans. Et s’étonne comme un enfant. Elle connaissait la nature, le nom des arbres, de chaque plante, elle cueillait, elle mangeait ses cueillettes. Pour elle, le monde végétal était une planète de vie, chaque parcelle de verdure, le moindre millimètre, l’enchantait. Autant te dire qu’on se baladait, on se baladait. On s’arrêtait tout le temps. Sur une plante qui pousse, un bourgeon tout frais, une fleur délicate dans un arbuste. Et elle disait  » Merveille ! merveille ! beauté !! ». On parlait, on révassait.

On s’est écrit. Elle a démarré les collages, je lui ai donné envie de dessiner et d’oser. OSER était son grand mot. Sa liberté, sa nouvelle vie. O-SER. Elle le répétait. Li-Bre. Libre. Elle renvoyait du bon, elle était profondément gentille. On allait à la médiathèque ensemble puis on prenait un pot au joli bistrot, tous les vendredi matins. Elle buvait un chocolat chaud, se régalait, et le disait.

Elle faisait de jolis bouquets champêtres. Elle avait la main verte. Sa montée d’escalier était un jardin botanique. Elle parlait au rouge gorge, c’est elle qui m’a appris qu’on pouvait parler au rouge-gorge.

Je ne savais rien de sa vie d’avant.Elle parlait souvent du traumatisme énorme de la guerre, du bruit des bombes. Je ne savais rien des graves embrouilles familiales, entre ses enfants. Je ne savais pas qu’elle avait été hospitalisée après un accouchement, en psychiatrie. Je ne savais rien de ses périodes troubles et de leurs conséquences sur sa vie de famille. Elle m’en a parlé plus tard.

J’ai vu le moment où elle retombait dans un trou, un trou sans doute oublié depuis longtemps mais qui était sous ses pieds ? J’ai vu qu’elle ne sortait plus, qu’elle s’isolait et perdait le contact avec l’extérieur. Elle ne lisait plus, elle qui dévorait les livres. Elle ne retenait plus ce qu’elle venait de lire, tout s’effaçait. Là j’ai su que c’était grave. Et quelques mois plus tard elle ne pouvait plus rester seule chez elle ainsi. Sans se laver, sans se faire à manger, elle si fine en cuisine bio et légère. Ainsi, comme ma mère, a -t-elle été déclarée en démence, par des médecins et des examens neurologiques et ainsi a-t-il fallu aller la voir dans une maison de retraite.

Cela faisait quatre ans qu’elle y vivait et je dirais que c’est bien assez. Nous sommes heureux qu’elle ait fait un accident vasculaire cérébral, pof la moitié du cerveau a été grillé l’autre moitié en hémorragie. Quelques jours après elle était morte et c’était bien. Jeudi, alors qu’elle démarrait ses jours d’agonie dans le coma, je recopiais le nom de sa fille sur mon nouveau carnet en me disant  » Jeanine ? ! Mais peut être est-ce le moment pour elle de mourir, peut être sa fille va me l’annoncer bientôt. ». C’était 12 h après l’AVC, dont je ne savais rien, au soleil, je pensais à elle comme déjà partie, comme prête à nous dire adieu.

C’est une femme libre qui repose auprès de la rivière dans un petit cimetière bordé de montagnes, près de chez moi. Ce midi au dejeuner nous étions cinq copines et six membres de sa famille. On était heureux de la savoir gambadant dans les prés fleuris, vibrant à l’écoute de l’eau vive bouillonnante. Elle avait choisi ce lieu il y a sept ans. Elle savait qu’on aurait plaisir à y venir,s’y balader. J’ai acheté un petit oiseau en terre grise, je vais le peindre et je lui amènerai.

Jeanine m’a beaucoup appris. Nous avions en commun cette simplicité enfantine et ce goût de dire l’amour, les sentiments, le goût du quotidien où tout compte. On se baladait et deux jours après j’avais un courrier de quelques lignes me disant combien elle avait aimé la promenade  » Merci merci je t’embrasse bien bien bien ». Elle habitait dans la même ville que moi, à dix minutes à pied, mais on s’écrivait. On créait des enveloppes jolies et on les postait. Elle affichait tout dans sa cuisine.

« Peint l’oiseau en mésange ! » m’ont demandé ses deux petites filles ( des adultes) ce midi. Elle adorait les mésanges. Belle mission. Promis.

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5 réflexions sur “Jeanine

    1. Oui tiens…mes anges…je n’y avais pas pensé
      Je l’ai peinte cet aprem, avec un petit pot en terre -peint aussi, puis retourné, la mésange est dessus, collée et laquée
      Pas mal du tout
      Je devrais peut être me re cycler dans les déco originales pour défunts.

      1. Oui, voilà : ouvrons une boutique de pompes funêbres en ligne. Épitaphes originales, décorations sur mesure, chêques restaurants acceptés.

  1. Le prénom de ma mère qui me saute aux yeux quand j’ouvre ton blog, ça m’a fait bondir le coeur. Et lire un aussi beau récit en pensant (j’avais écrit « pansant ») à elle, la belle musique d’Inter en grève, et hop je suis transportée. Merci L’ amie

    1. Et bien tant mieux, j »en suis contente
      Jeanine est un beau prénom, il y en a deux en un je trouve. Le « Jeanne » et le « Nine », Ninon, Nina…..comme un surnom comme un goût désuet des prénoms d’autrefois, comme plus enfantin que Jeanne.
      Ma prof de Qi Gong s’appelle Jeanine, c’est curieux les prénoms qui nous rencontrent…Bises

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