Gertrude c’est fini

Non, elle n’est pas morte, ou sinon je ne veux pas le savoir.

Mais elle ne vient plus. Elle a essayé, elle a retenté sa chance auprès de Bibi et j’y croyais dur comme fer. Elle est estropiée, je vous l’ai dit, elle a une griffe toute retournée, une cassure de cheville. Terrible, mais elle a bien compensé, elle fait tout comme si. Une merveille. Oui mais. Il y a l’Autre. La jeune effrontée, au beau ventre jaune-blanc. Je me demande même si ce n’est pas sa fille.

Il y a eu des sauteries sous notre nez. On a vu Bibi secouer, heurter par derrière une donzelle qui se rebellait. Quand elle s’est échappée de l’étreinte au sol, j’ai cru voir Gertrude, elle râlait comme elle aime faire. Quand j’ai vu merlette retaper le nid, le bec fourré de mousse verte ou de longues brindilles souples, longues de soixante centimètres et s’envoler avec comme une mariée et sa traîne, j’ai pensé que c’était Gertrude. Hier j’ai mené l’enquête. Ce n’était pas Gertrude le bec plein de mousse, ce n’était pas Gertrude tirant sur des racines, les détachant du sol. C’était l’Autre. Je me suis mise en planque dans la bagnole avec vue sur les rosiers grimpants, ceux où le nid d’amour. Un nid et un deuxième, un vieux, que j’avais dégagé en taillant l’an dernier, en pensant « Sait-on jamais… »

Et bien je sais. C’est l’Autre qui construit. Je me suis souvenue alors de cette lutte entre Bibi et Gégère il y a une dizaine de jours. Elle rôdait dans son petit périmètre devant les rosiers et il la coursait, la repoussait, la chassait. J’ai pensé à un jeu de rôle, à une dispute sur un sujet sans conséquences. Et bien non. Il la chassait. Elle n’est plus revenue, elle n’a plus tourné sa jolie tête vers nous à travers la baie vitrée pour réclamer à manger. Elle n’est plus venue devant la cuisine, sur le plancher de bois  » le deck » on dit ici, picorant et me regardant, conversant en pensée à travers la porte-fenêtre, me demandant quelque chose que je lui apporte immédiatement. Elle n’est vraiment plus du tout revenue, maintenant que je vous en parle, j’en prends encore plus conscience et depuis hier je sais. Elle est bannie. Elle est ailleurs. Elle est une vieille merlette estropiée qui ne construit plus son nid chez moi et cette seule évocation me fait de la peine, j’en pleurerais.

J’ai donc décidé hier de ne plus penser à la vie des oiseaux du jardin. Je me fends le coeur, j’arrête, c’est fini. Et puis ce début d’année est vraiment un temps de changements radicaux. Des amis meurent, de loin ou de près. Tout, chaque semaine, sonne la rupture. Au boulot je dois faire face à une situation quasi dramatique, non sur mon propre cas bien que je sois affectée, mais toute la structure prend l’eau et trente ans de travail auprès des femmes sont remis en question. Tous les postes de coordination, les trois piliers, sont licenciés. Il faut le vivre maintenant. Ranger, classer, garder en espérant que vite, au moins, quelqu’un vienne reprendre les affaires courantes. Tout le réseau construit, tout le travail pour des financements, tous les accompagnements de nos projets, la logistique, le réseau d’association de femmes du quartier : qui va s’en occuper ? Il ne va rester qu’une formatrice pour les ateliers sociolinguistique, ce n’est jamais arrivé. C’est une oeuvre que nous chérissons, on s’en rend compte maintenant, le travail acharné et fait avec passion et entêtement de nombreuses personnes, collègues dévoués, avant nous et avec nous. C’est ce travail qui est en danger. Nous sommes passés par toutes sortes de sentiments, nous sommes très éprouvés et maintenant nous allons voir des amis partir, quitter tout ce qu’ils ont fait sans savoir qui prendra le relais. Cette semaine une sorte de tristesse emplit notre bureau.

Cette année démarre avec des partir. Alors qu’on ne les attendait pas. Des partir de toutes sortes. Curieux, déroutants, révoltants, des brisures dans des lames de fond, des fondements qui plient. Sans doute pour laisser d’autres fondements surgir. Ainsi je dois laisser Gertrude partir sans plus rien savoir de sa petite vie de fortune, ses petits pas, sa griffe retournée, ses cris, son cou chiné de gris et blanc, ses trois couvées sur le flanc de la maison, cette maison que nous envisageons maintenant de quitter dans quelques années au plus tard. Il faut partir. Partir et laisser. Se fendre le coeur et s’aimer plus fort.

Oui ce début d’année est pour moi un début intensément dense de sensations qui noient, qui emmènent, qui dépassent ma personne, sur lesquelles je n’ai pas autorité. Le corps prend les coups, l’émotion ballotte. Gertrude s’en va. Le printemps est là. Le boulot perd une jambe et des bras.  Les morts s’endorment et quand je roule en voiture je pense à eux. Je vois le paysage, je vois les champs et les routes, je vois l’immense Vercors sculpté d’un sculpteur fou, j’entends la rivière bouillonner sous le pont où je passe quatre fois par jour et je ne comprends rien, absolument rien à tout ce flot qui nous pleut dessus et qui voudrait nous user. Ce début d’année force à réagir, nous cueille là où on voudrait ne pas être touché. Rien ne nous laisse tranquille, tout est habité, de semaines en semaines. Alors on prend la vie, on prend à bras le corps et on remue la masse, on triture, on s’efforce de penser qu’on garde la main quand même, qu’on est pas totalement dépassés.

Donc il faut découvrir, absolument. Découvrir, dé-couvrir, enlever le couvercle. Tiens j’écoute enfin F.I.P puisque j’ai enfin compris que c’est sur le net que je peux l’écouter. Et, oui, Les Jours, ce nouveau journal des anciens Libé, sur le net ( Médiapart comme exemple de réussite à suivre), oui j’irai voir. Et puis je ne lâcherai pas l’oeuvre entreprise au boulot, j’essaierai de rester à ma façon, pour que vive.

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2 réflexions sur “Gertrude c’est fini

  1. A te lire un mot premier me vient : émotion.
    Sensations que l’eau monte, dépassée, écoeurement, besoin de faire quelques brasses et chercher un peu d’eau limpide, fraîche, je ne sais où.
    Aiguiser la curiosité, virer le couvercle et pour ma part les barbelés qui entravent.
    Dé-couvrons !

    1. Et impliquons nous dans les lieux de citoyenneté qui perdent des financements, je pense que c’est ce que je vais faire encore plus dans mon boulot quand je ne serai plus salariée

C'est ici qu'on cause...

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