Cuisiner ?

Le bruit du pilon à 5h du matin, je ne le goûtais guère. L’odeur des piments grillés, une acidité dans l’air mêlée de fumée âcre au petit déjeuner, ce n’était pas ma tasse de thé. Dans les maisons « en dur », dans le quartier laotien où je vivais, je n’étais pas envahie par ces odeurs et ces bruits. Il fallait habiter dans une maison en bois sur pilotis, comme certains de mes collègues. La proximité y est constante, on vit les uns avec les autres, aux mêmes heures, avec les mêmes effluves, les mêmes préparations culinaires. Les poules vaquent d’un jardin  à l’autre, le linge sèche sur une tige de bambou entre deux arbres.

Ces souvenirs me reviennent tandis que je finis de piler des épices dans mon pilon de bois au fin fond de ma cuisine dans une maison en dur, très loin de mes maisons thaïes, khmères ou laotiennes. Au Cambodge je n’ai fait que cohabiter ou emprunter des lieux. En Thaïlande je me suis installée dans sa maison après avoir quitté la mienne, plus petite, en bois, avec ses bananiers. Au Laos j’aimais beaucoup ma maison au bout d’une route de terre, entourée de seulement six maisons et de rizières. C’était une maison de plein pied très bien faite. Lumineuse, avec une très grande pièce carrelée donnant sur l’extérieur et une terrasse carrelée aussi et abritée. Je n’avais vue que sur le jardin et les rizières. La route était une impasse ne menant qu’aux quelques d’habitations. Les crapauds buffles étaient les voisins les plus bruyants dans l’allée de papyrus. Tiens cela me fait penser que bien avant de vivre là-bas, dans ma toute jeune vie de jeune femme, je faisais pousser des papyrus pour les mettre en pots. J’avais complètement oublié cette plante. Il faut dire que je n’ai plus de plantes d’intérieur depuis quelques années, depuis que j’ai tué l’avocat géant, un arbre de trois mètres qui était trop encombrant, issu d’un noyau planté douze ans auparavant.

Je pile des épices dans ma cuisine et mon odorat frétille des odeurs absentes. Je cuisine. Je cuisine souvent. Nous sommes deux à le faire. Nous ne cuisinons jamais en même temps, nous voulons être seuls dans la cuisine pour vivre ces moments devenus essentiels. C’est à la fois un moment pour soi, avant tout, une genre de yoga épicurien, et un moment  vers les autres si autres il y a. Je n’allais pas bien la semaine dernière et j’avais perdu l’envie de manger et de cuisiner ( ici on ne mange que ce qu’on cuisine soi-même quasiment). Quand je me suis re-trouvée dans ma cuisine avec le goût de me faire plaisir, avec des idées, avec un mouvement vital qui revenait, j’ai su que je sortais de mon trou mental. J’ai réalisé combien préparer un truc sain et sympa à manger était dorénavant un signe de vie dans ma vie, source d’avenir, d’énergie qui bouge. Il y a tout dans l’envie de se préparer une chose agréable à manger : prendre soin de soi, de sa santé mentale et physique ( les deux étant totalement liés), s’amuser, développer sa créativité et apprendre ( on ne cesse d’apprendre quand on commence à être curieux sur la bouffe, c’est comme pour jardiner),  faire des choix de vie et des choix politiques selon ce qu’on choisit de consommer ou pas.

Bien sûr beaucoup de personnes ne cuisinent pas, c’est normal.Tant qu’on a pas passé le pas, on reste sur le tout venant, on prend ce qui vient comme ça vient quand ça vient ( on ne se pose pas non plus la question du rythme, de ce qui nous va bien à quel moment et des conséquences sur la santé et le bien-être). Ne venez pas me dire qu’on a pas « le temps ». Si vous n’avez pas le temps de penser à vous, de vous faire plaisir, de marquer une pause et d’arrêter de noircir vos agendas, vous n’avez pas grand chose à faire ici, je pense. Vous êtes pressés de mourir ?, ai-je envie de vous demander. Donc on ne fait pas le pas, c’est normal. Restez où vous êtes. Parce que quand on change de façon de faire dans le domaine de l’alimentation, on ne peut plus revenir en arrière.

Je ne sais pas quelle maturité cela demande, il y a souvent des problèmes de santé ou, sans parler de problèmes, des questions qu’on se pose : pourquoi je ne dors pas bien après le dîner ?, pourquoi ai-je un bide de femme enceinte cet après-midi ? pourquoi ai-je mal au ventre ?, pourquoi suis-je si fatiguée le matin ?. On rencontre des homéopathes qui vous posent de drôles de questions ( les allopathes n’ont aucun savoir fin et adapté dans ces domaines), on parle avec eux, on prend conscience de l’importance de ce qu’on ingurgite.  Et que sais-je encore…On lit, on discute, on cherche, on s’amuse, on est curieux, on tente, on teste. On s’informe, on lit des étiquettes, on essaie de comprendre ce qu’il y a dans ce que nous consommons. On compare entre « me faire moi-même mes tomates farcies et les acheter chez le charcutier », aussi bonnes soient-elles. Entre « se concocter une pizza-maison et l’acheter surgelée ». On compare comment on se sent, on compare comment le porte-monnaie se sent. J’avais un frère qui achetait des boites de spaghetti bolognaises. J’avais 17 ans, on vivait ensemble, enfin, à quatre dans l’appart, et je ne savais même pas qu’une telle chose existait en conserve. C’était, à mes yeux, de la bouffe pour chiens bien emballée. La semaine dernière un neveu de 20 ans me disait que c’était fini, même à la bourre, même affamé, il ne pouvait plus s’empiffrer de ce genre de conserves, son corps ( et donc sa tête…) dit NON.

Oui, par contre, je sais, c’est vachement dur d’avoir le goût de cuisiner quand ta mère ou ton père ne l’avaient pas trop. J’espère que vous me donnerez des contre-exemples car j’en ai peu. Mais en réfléchissant bien, si, c’est possible. Avoir des parents qui faisaient n’importe quoi à bouffer ou n’avoir jamais vécu des moments de plaisirs et joies partagés avec un parent autour d’un fourneau, peut justement donner envie de faire tout basculer. S’affirmer différent, rencontrer des personnes qui vous montrent de nouvelles pratiques de vie, se prendre en main, s’écouter, se faire plaisir, ressentir que le temps passé en cuisine, ne serait-ce que quinze minutes ( il n’en faut pas plus pour se concocter un plat sympa), n’est absolument pas du temps perdu.

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