Du bonheur

Parfois, lors des moments très doux, lumineux de bonheur simple, je me dis que c’est vraiment dommage que ma soeur ne soit plus là.

Comme ce midi me déplaçant vers la table au jardin, sa nappe et les deux assiettes, l’ombre portée et le jardin vibrant au petit vent ensoleillé. Je me dis c’est la vie, c’est son charme, d’un charme dont on devrait avoir envie toute la vie et d’en profiter jusqu’au dernier des souffles, très vieux, très âgé, épuisé, mais pas à soixante ans et quelques.

C’est ce qui me surprend le plus depuis qu’elle est morte, la façon qu’a le monde de tourner bien rond et bien beau sans nous. Nous sommes morts mais tout s’en fout. La terre tourne, les nuages sont toujours aussi sereins et éclatants, le soleil chauffe comme si rien n’avait changé, la lune bleuit dans la nuit, les oiseaux chantent joyeux. Et ce n’est pas pour nous.

Je vois cette belle table toute simple, dans mon jardin cette douceur. Je vois la beauté sans relâche du décor, du repas bien préparé plein de goûts, je vois les arbres qui bruissent, je vois les petites fleurs roses nouvellement plantées qui s’élancent. Et je vois ma soeur loin de tout cela, ne plus en profiter. Puis je me reprends, je me demande si elle en aurait profité, si elle en était encore capable,  et je revois son malheur, sa douleur à vivre seule, sa douleur à vivre simplement. Parce que la vie est simple, sans chichis, sans personne, la vie est solitude et tristesses, la vie est à prendre où à délaisser. Pour voir la beauté de la table en son jardin, pour goûter les mets fins, pour être enchanté par le merle qui fait ses gammes au coeur d’un printemps, il faut avoir envie encore, de prendre le simple simplement sans s’écrouler de tristesse, sans tout abandonner.

Pourtant je regrette un peu, je ne peux m’empêcher de regretter celle qui est partie si vite, celle que je n’ai pas vu partir, celle qui n’a pas dit adieu, celle qui souffrait en silence et pleine de regrets et de rejets. Je ne sais lesquels et j’en faisais partie. Moi, celle de n’avoir pas été la soeur aimante inconditionnellement, d’avoir choisi de préserver ma vie, mon salut, en m’éloignant souvent de celle qui jamais ne provoquait cet éloignement, qui toujours ouvrait ses bras et sa maison. Et moi je n’y venais pas, pas toujours. Je crois que ma soeur souffrait d’une profonde mélancolie, la mélancolie des jours passés, des jours à être aimée et entourée, des années avec les enfants qu’on pense garder tout le temps. Mais chez nous les enfants devenus adultes fuient, s’éloignent, détestent déjeuner en famille, aiment être absents, ont le besoin de crever les nids. Se séparer cruellement fait partie de notre construction, chez nous, dans cette famille que je reconnais mal. Je ne sais pas, comment, de quel bois, nous sommes faits vraiment les uns avec les autres.

Alors quand on meurt, oui, tout se poursuit sans nous. Où sommes-nous ? Tandis que la table se remplit, tandis que le vent souffle sur la nappe, tandis que l’herbe pousse verte et drue jour après jour, tandis que je souris, pensant à tout ce bonheur. Nous ne sommes plus mais le reste vit, le reste est. Nous redevenons invisibles, échappés dans la brise fraîche, inconnus dans la nature, invisibles, absents. Oui bien sûr tu vas me dire que nous sommes dans des mémoires, que nous frôlons le réel, que nous sommes peut être là dans des moments précieux qui nous font perdurer. Mais je n’en crois rien. Car je le vois bien, je ne vois personne, quand le bonheur sonne à ma porte je suis là, moi, vivante, et aucun mort ne le voit comme je le vois, aucun mort ne le vit. Le bonheur alors n’est qu’un moment fugace, tangible, exactement à sa place de mortel. Il n’est là que pour les vivants. C’est pour cela, sûrement, que j’y tiens tant.

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