Tournants sans boucles

La route grimpe en harmonieux tournants, ceux qui montent vers la maison des amis. C’est samedi mais je pense dimanche. Je quitte le lieu bientôt et dans les sinuosités du départ, sur ma route, je nous revois.

Je vois ta porte cochère, l’immense qui ouvre sur la cour et la bâtisse qui te loge au coeur de l’école. En bas, au pied de la porte extérieure, je sonne et ta tête apparait à la fenêtre de la cuisine, sur rue. Je vois ton sourire, ta mine réjouie, ma soeur. Tu aimais toujours avoir des visites, du monde chez toi. Tu étais toujours contente de m’accueillir. J’entre la voiture et me gare et je monterai les escaliers de bois ancien. C’est de toi le souvenir que je chéris. Que nous soyons morts mais qu’au moins restent les meilleurs clichés de nous. Que ceux qu’on laisse nous voient riants, sautant de joie, bonheur dans les yeux, petites fêtes éphémères mais solidement acharnées, ma soeur. Que le reste soit dissout, amen.

Quelque chose s’est brisé progressivement, quelque chose que je porte aussi en pensant à ta disparition. Je ne sais pas bien qu’en faire. Ne plus être aimée t’a rompue, t’as mangée furieusement. Tout à l’heure je marche dans la ville et je vois toutes les personnes, toutes les personnes veulent être aimées. Je repère toutes celles qui sont seules, et j’en ai vu beaucoup depuis une semaine ici. Elles me renvoient ma solitude, ma peur de m’écrouler dans ce vide de chaque minute quand la barre ne nous tient plus, quand clapote le rafiot. Oui, de la petite mort sans personne à la maison j’ai bien peur moi aussi. Faudrait-il être inconscient pour se croire toujours aimé et attendu ! Je n’ai ni parents maintenant, ni enfants, cela me rend d’autant plus autonome, adulte et solitaire. In-attendue, attendue par pas grand monde. Qui nous attend, où, comment ? L’amitié fait partie de ces miracles, crois-moi, je compte sur toi, moi, je t’attends pour nous deux ami(e).

Toutes ces personnes seules que je vois marcher dans les rues de la ville portent un sac à l’épaule et au mieux un sac plastique au bout des bras, un sac de courses, de choses achetées parce qu’on en aurait besoin, de choses qui nous font plaisir, de choses qui habilleront la journée, le quotidien et un peu plus loin. Comme moi tout à l’heure. Elles marchent lentement et on se regarde à peine, parce que dans nos yeux se lit aujourd’hui l’absence et la tristesse. J’ai vu une dame monter un escalier dans le centre commercial, la soixantaine en forme, cheveux gris très courts, pantacourt bleu ciel, elle montait, je descendais et je me suis dit : que se passerait-il si je lui demandais  » On pourrait dejeûner ici ensemble, si vous voulez ? ». Je ferai mieux de m’inscrire en socio, j’ai comme le goût de faire des expériences avec la gente humaine.

Dans les creux de la vie, on ne veut même plus s’intéresser à quoi que ce soit. On ne peut plus écrire, quand je ne peux plus écrire, tout chute sans que je le vois. Le « vouloir » se confond avec le « pouvoir », quand je ne veux pas écrire, le désir innocent est absent, je fais la grève de ce qui me fait vivre, me maintient, je renie ce qui me fait du bien, alors, écrire je ne peux pas. Pour se faire du bien il faut encore avoir envie de se faire. Sans reculer devant la masse de terre accumulée au jardin, sans être las du tas toxique. T’as quoi ? T’as toxique ? Moi j’amasse, j’ai la masse qui m’enterre, j’attends la bulle d’air.

C’est samedi mais dimanche. Demain sur la route peut être te reverrais-je encore au dessus de ta porte cochère. Sortie de mon cocon, je vois la souffrance, je vois les souvenirs, et des phrases entrent dans un collier. Vite je prends un fil dans ma tête et j’essaie d’en accrocher. Les phrases comme des nuages, un coup bien formés, un coup dissous tels qu’on ne se souvient déjà plus de leur forme quelques minutes auparavant. Et ils s’en foutent, vont voir ailleurs.

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