L’histoire de Pépito et sa leçon

En juillet 1998 nous sommes allés chercher des chatons chez une collègue. L’Homme avait tellement souffert de la perte de sa Mimine, une écaille de tortue hors norme, que nous avions décidé d’en prendre deux, des chats.

Chez la collègue il en restait deux non réservés, des cannelle beige, et on a dit d’accord. L’un s’est présenté facilement et dansait déjà dans nos mains, l’autre restait introuvable. J’avais constaté que des sales mioches avaient envahi la maison un peu auparavant et titillaient méchamment les chatons en les coinçant et les cherchant agressivement sous les meubles. J’en avais bien vu un qui était terrorisé. Toujours est-il qu’on est parti avec un seul chat, devenu Couli. Et que ce n’est que quelques heures après que la collègue a téléphoné pour dire de venir prendre l’autre qu’ils avaient déniché enfin.

Cet « autre » était un nounours en peluche totalement craquant mais qui avait une trouille bleue des humains. Il excellait dans l’art de se planquer, de filer à l’anglaise, de se réfugier face à on ne savait quelle menace. On tendait la main pour le caresser au sol, il se plaquait comme un gosse battu. Bref, pendant dix ans on a pas pu le câliner à souhaits. Il avait sa place, il mangeait comme quatre, il avait un air buté et méfiant. Il nous fuyait, on l’embêtait d’office, sans avoir rien fait. Son frère avait pris le pouvoir. Il est devenu mon compagnon de chaque minute, me suivait, occupait mon corps dès que je me posais. Couli. Ma connexion. Cet « autre » on ne savait pas lui trouver de nom. J’ai pensé à « patate ». Il était tellement distant qu’on ne cernait pas son caractère. Les noms qui venaient ne collaient pas. Une amie est passée. Elle a dit  » Non, pas Patate, c’est humiliant. » Elle a cherché et proposé Pépito. Pépito.

Il était chasseur, costaud, baroudeur des champs, l’extérieur était son royaume. A l’intérieur il était calme, toujours aux aguets, imposant ses endroits mais prêt à lâcher si la fameuse  » menace » le frôlait. Couli l’a bien embêté, il était dominant, on a mis longtemps à le réaliser. Quand ils ont été en appartement sans accès au dehors Pépito est devenu boulimique et une véto nous a dit que c’était dépressif et qu’il était sous la coupe de son frère. On a alors été plus vigilants. C’est dire si le déménagement dans une maison à eux fut un bonheur ! Ils avaient déjà vécu dans une maison et grand jardin deux années. Deux très très belles années pour eux. En ce temps, Pépito faisait tourner les souris au dessus de sa tête, les lançant dans le ciel. Un vrai cirque, et le Couli n’en faisait pas autant.

Couli est mort six mois après l’arrivée dans la maison actuelle. Nous avons vu « l’autre » délaisser son autisme et engager une relation intense avec l’humain. Tant de fois il me regardait en coin, moi sur le fauteuil et ce salaud de frère sur mes genoux, toujours sur mes genoux. Il a pris sa place en grand. Il s’est épanoui, il s’est révélé. Nous avons pu enfin découvrir toutes ses facettes et son plaisir de nous connaître, de nous aimer, de nous parler. Lui le mutique est devenu bavard. C’était son tour de petit déjeuner avec moi tous les matins. Sur le divan, sur les genoux , bien étalé et me racontant sa vie. Chaque matin je lui massais les vertèbres une à une. Puis nous comptions ses doigts, les coussinets un par un. Masser les coussinets d’un chat est pour moi une jouissance et un cadeau intime. C’est la partie de leur corps que je préfère et il faut des années d’apprentissage et d’apprivoisement pour qu’ils se laissent faire. Nous adorions cela.

Pépito est devenu pacifique à l’extérieur. Il a compris mon amour des oiseaux, il ne les a jamais touché, on en a parlé, il écoutait et résistait à la tentation. Petit à petit les merlous l’ont adopté. Ils avaient peur de nous mais pas du chat qui les regardait picorer à deux mètres de lui. L’Homme faisait son Taï chi sous le regard du Maître Zen qu’est devenu ce chat. Ils méditaient ensemble au jardin. Quand un mouvement de taï chi n’était pas bon, Pépito tournait la tête vers le petit vermiceau entrain de pratiquer et prenait un air hautain et désabusé. Ces humains ne sont vraiment pas doués. Il était placide, jamais nerveux, toujours lent et sûr dans ses positions, ses choix. Très à l’écoute, extrêmement prudent. Il était la patience incarnée. Une crème. Il aimait faire des plaisanteries et nous faire des blagues, comme ça, mine de rien, en silence. Têtu quand ça le prenait, très déterminé quand il voulait. Très adaptable aussi.

Je suis partie à Paris il y a huit jours quittant un chat malade, condamné, mais plein d’appétit et de vivacité, même s’il passait son temps immobile dans le jardin. Un grand contemplatif. Je suis revenue dimanche, je l’ai trouvé « fondu ». Je l’ai pris dans les bras. Depuis qu’il était malade il se lovait tout rond ou tout étalé sur mon ventre, son museau sur ma poitrine, sa tête dans le coude, complétement craquant. Une façon de se donner, de se laisser aller dans ce grand besoin d’oublier ses misères dans  le corps à corps, le peau à peau. Comme toujours j’ai placé sa patte arrière dans ma main et j’ai senti que le muscle n’y était plus pareil. Il se vidait de ses essentiels, ce rétrécissement je l’ai connu avec Couli. Ce corps qui fond, les cuisses et l’aine qui se creusent, le squelette qui apparaît un peu. Très vite il s’est mis à moins manger puis plus. Il voulait mais ne pouvait pas. Quelque chose entre sa gueule et son estomac ne marchait plus, ça coinçait, ça le gênait. Comme s’il avait une aiguille, un blocage, dans la gorge. Avec sa patte il essayait d’enlever quelque chose dans sa bouche. Il avait fait cela en aout quand il a perdu finalement un croc qu’on a retrouvé dans sa gamelle. Mais j’ai compris que ce n’était pas ça. C’était lundi et la descente s’amorçait. Les chats vont très vite vers la fin, finalement. Le fonctionnement de base se met à déconner en quelques jours. Du moins les signes deviennent flagrants et terrifiants. Mardi nous avons tout essayé pour qu’il boive et mange. Il buvait parfois bien, parfois avec encore cette gêne bizarre et qui a commencé à le perturber énormément. Il avalait du jus : jus de sachets en sauce, jus de thon. Il ne pouvait plus manger la viande crue qu’il avait dévoré depuis un mois, ni le poisson. Et si des toutes petites miettes nageaient dans le jus, il renonçait. Voilà, c’est cela, mardi il a renoncé, il a compris que ça débloquait totalement et il nous a appelé au secours. Dès qu’il était au sol, c’est à dire pas sur nos ventres, la tête dans nos coudes, il était sur son petit tapis à côté des gamelles et bols, et il gémissait, miaulait, se plaignait. Il fallait venir, l’entourer de sa couverture comme d’un lange et repartir s’asseoir ensemble et tout oublier. Mardi il se laissait encore surprendre par ce qui est devenu des reflux nauséabonds. Je l’ai sentie dimanche en rentrant cette odeur qui avait accompagné Couli agonisant. Une odeur infecte dans la bouche. Cette odeur m’a alerté : on avait passé un cap irréversible.

Mardi, donc, il luttait encore un peu et était énervé. Levait la tête de nos coudes, déglutissait mal, souffrait, sautait du fauteuil ( ce qu’il ne pouvait plus faire dès le lendemain) et repartait sur son tapis, boire un peu si possible, puis se plaindre de tout ce mal être. On arrivait plus à le laisser seul sur le fauteuil. Il n’arrivait pas à se calmer. Il était entrain de réaliser la catastrophe et sa propre impuissance. C’est ainsi que mardi soir nous avons décidé que si rien ne changeait et si le véto nous confirmait mercredi qu’il ne remangerait plus jamais, il fallait le soulager pour toujours. Nous n’avions pas su prendre la décision au bon moment pour Couli et nous avions vécu un enfer, avec appel d’urgence le soir pour l’euthanasie. Grâce à cette expérience épouvantable, on a pu réagir pour Pépito.

La journée du mercredi a commencé à 3h du mat. Cela fait des mois que nous ne dormons plus. Que nous accourons en bas à son appel, pour la présence et pour la nourriture. Depuis lundi c’est plus compliqué, il se calme moins bien, il a faim et souffre de se voir démuni. Mercredi il change de stratégie. Il est foutu et ce qu’il vit est insupportable. Il s’en remet à nous. Il sent, sans doute, que nous ne pousserons pas le challenge plus loin. Nous sommes à bouts, nous ne pouvons plus rien pour lui, nous avons rendez-vous chez le super véto sympa. Un RDV pris lundi, pour faire le point et constater la dégradation et prendre conseil. Nous avons fait le point au téléphone il y a quinze jours et tout se maintenait bien à flot,  mais là on a franchi des paliers. Ce mercredi Pepito s’abandonne à nous. Il ne veut plus mettre pied à terre, il ne vient plus vers nous et sur nous de lui-même depuis plusieurs jours. Il se laisse faire, on le prend, on le porte. Il ne tient plus son corps, il lui faut un temps pour tenir sur ses pattes, il est à bout. Ce mercredi il le passe sur nous, toujours contre nos ventres, la tête cachée. Sur nous il ne bouge plus, se relâche totalement, pratique une détente et une distance par rapport à son corps qu’il ne veut plus entendre. Il respire lentement, je regarde son dos, je me dis  » s’il pouvait s’arrêter de respirer dans mes bras! ». Il a une immense tendresse, une immense confiance. Je pleure en le tenant, si adorable, si doux, si détendu alors qu’il souffre. Je sais que nous allons nous quitter. C’est comme un bébé qui s’endort et ne fait que dormir, tout mou. Cette capacité à s’adapter à son mal en lâchant le plus possible et en comptant sur nous me restera toute ma vie. C’est un souvenir intense et une leçon pour moi.

Pépito n’a jamais été quelqu’un qui lutte contre les murs. Les murs il les ramollit, il les regarde autrement, il les adoucit, il se fond dans le décor, il se faufile, il se métamorphose en conséquence. Couli était énervé et autoritaire, il me ressemblait. Il refusait son agonie, il ne s’est jamais laissé aller, ou pas assez, et pas assez pour que nous prenions une décision à temps. Nous combattions contre des moulins à vent avec lui, désespérés. Pépito nous a montré la Voie. La voie de la sagesse, de l’impermanence, de l’humilité et du renoncement qui fait avancer, qui apaise, qui guérit, qui ne stocke pas le malheur mais créé des dérivations, des flux, et n’a pas peur de la mort. Il a sans doute su, oui, que nous étions prêts à le laisser partir, même s’il aurait pu encore respirer quelques jours et boire quelques lapées un jour ou deux. En souffrant, sans avenir, dans un corps épave et douloureux. Et nous de même.

Ainsi nous sommes partis tous les trois vers d’autres pays. Le chat s’est endormi chez le vétérinaire, a enfin perdu ce corps de mal-être. Nous sommes revenus à la vie, nous allons pouvoir dormir et manger et ce jeudi nous avons fait notre premier vrai bon repas de la semaine. J’ai enfin cuisiné et fait des courses. La maison est vide mais Pépito n’y souffre plus. Rien ne dure, tout est éphémère, les vivants en premier. C’est la relation qui compte, la valeur, la sincérité, la capacité à modifier nos jugements, nos comportements, nos décisions et nos actes. Passons à l’acte, évoluons quand il le faut, soyons réactifs et bons pour nous-mêmes. Il est inutile de lutter quand ce n’est pas l’heure, il faut se laisser, tenir à peine une fine respiration et avoir confiance dans le vent qui porte, il y a toujours une ouverture, une fenêtre qui laissera le filet de libération couler.

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6 réflexions sur “L’histoire de Pépito et sa leçon

  1. C’est beau les leçons du chat zen. Et je pleure de la justesse de tes propos. Cette confiance réciproque dans ce moment ultime de vie , c’est bouleversant. Oui tu as mille fois raison , la qualité de la relation est essentielle. Merci pour ce très beau texte.

  2. Je suis bouleversée par le texte que tu lui as consacré , je mesure et comprends ton chagrin , en fait comme pour les humains , tout instant doit être vécu comme le plus précieux du moment, tout passe toujours trop vite tout est éphémère, seule la mémoire les garde dans l’intimité de l’amour qu’on leurs portait , l’ adieu sera jamais autre que déchirement et vide en soi .
    Toutes mes pensées Laure .
    Sacha

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