Tendre habitude (2eme version)

Depuis un an tous les matins je prends le même mug blanc dans la cuisine. Placard du haut, celui à gauche presque au dessus de l’évier. Je prends ce mug de lourde porcelaine, pas très beau. Mais lorsque je tiens cette tasse, ma main étreint l’anse sur laquelle est écrit son prénom. Cela fait une année maintenant que je l’attends.

Lui ai-je dit que je l’aimais ? Comment lui ai-je parlé de ce qu’elle était pour moi ? Je ne sais pas. J’ai tellement essayé de reprendre un à un nos souvenirs qu’il ne me reste plus rien de précis ou de fiable, je crois. Je ne me souviens pas du premier jour, de sa venue dans cet appartement, c’est elle qui s’en souvenait. Nous partagions le même cours de sémantique lexicale et elle angoissait des prochains partiels. Je lui avais proposé de passer emprunter des bouquins. Elle dit qu’elle est restée deux heures et que j’avais l’air bourru. Je n’ai pas eu le temps de lui ouvrir qu’elle parcourait déjà le grand couloir. A droite la cuisine puis ma chambre, en face au bout du couloir, la salle de bains, à gauche la salle et le balcon. Elle s’approche de la baie vitrée “ Waouh la vue !” et se retourne vers moi. Je ne sais quoi dire. Je lui ai proposé de passer pour travailler, pas pour visiter mon appartement. Dans la salle de bains elle rit en voyant toutes les brosses à dents sur le lavabo. “ Vous êtes nombreux ici ?”. Elle me jette un oeil malicieux, je fais comme si je n’avais rien entendu. Elle commence à m’agacer. Elle prend trop de place et ses immenses cheveux noirs et bouclés m’effraient. Je ne pense pas la revoir, je me demande qui elle est sans trop vouloir le savoir.

Ce n’est que quinze jours plus tard que je la vois vraiment, que je remarque son accent qui me trouble. Elle est contente et tient à m’offrir un café. Elle a eu quinze au partiel de sémantique. Elle me parle de sa famille quand je m’enquiers de cet accent inconnu. Ses parents sont irakiens, elle est leur seul enfant. Son père travaille au ministère et aurait tant aimé avoir un fils. Il la pousse à travailler à l’école, elle s’applique et fuit autant que possible la maison où sa mère se morfond, seule, maintenant que sa propre mère est morte. Une grand-mère silencieuse qui avait toujours habité avec eux. La maison est régulièrement envahie par ses tantes qui passent leurs après-midi à raconter les histoires du quartier.

Elle parle, je l’écoute, mais j’ai un sentiment étrange, l’impression qu’elle me récite une leçon, un texte appris, bien propre, comme si elle racontait une histoire mais pas exactement la sienne. Qu’est-ce que j’en sais ? Je ne connais rien de la vie dans son pays. Elle est en France depuis quatre ans. Cette année elle vit avec deux étudiantes, une roumaine et une espagnole. On se revoit régulièrement pendant tout l’hiver. Sur le campus, à la bibliothèque, en ville. Je viens la chercher chez elle, je l’attends sur le paillasson de son appartement, je ne sais jamais qui va m’ouvrir. Je ne rentre pas, elle se dépêche, elle est toujours à l’heure. Nous allons au cinéma, c’est son péché mignon, dans son pays on ne peut voir aucun film en version originale, et si peu de films.  Certaines semaines elle n’est pas là. Elle n’est ni en cours ni chez elle. Elle me dit “Je ne suis pas là la semaine prochaine.” C’est tout. Et quand elle prend ce ton autoritaire, il n’y a rien à ajouter. C’est ce que j’aime en elle. Ce sérieux, cette force, son indépendance. Et tout à l’opposé, sa gaieté, son goût des autres, ses qualités d’observatrice. Elle me prend par le bras dans la rue, elle s’appuie sur moi de toutes ses forces et elle rit en me racontant une anecdote. Bien des choses que je ne vois pas, dans le bus, dans une file d’attente, bien des personnes auxquelles je ne prête pas attention, provoquent en elle une émotion et une réflexion. Des histoires qu’elle tisse, raconte.

Elle parle, je l’écoute. Nous marchons en silence. Quand elle n’est pas là, elle me manque, c’est ce que je finis par m’avouer au bout de plusieurs mois et je décide de lui en parler. Mais quand ? Nous sommes en avril et elle n’est pas revenue de sa semaine “de vacances”. Deux semaines passent sans qu’elle ne vienne en cours. Je m’interroge. L’année est pourtant essentielle. Sa bourse ne sera renouvelée que si ses notes sont très bonnes. Elle ne rentre chez elle que tous les deux ans, ses parents ne viennent jamais. Son père, dit-elle, voyage parfois en Europe. Elle n’en dit pas plus. Je ne sais pourquoi, sans doute son ton sans appel, je ne pose aucune question. Elle a laissé son téléphone dans l’appartement et toutes ses affaires, me disent ses colocataires. Elle ne peut pas être partie dans son pays.

Un matin, je la vois. Elle est dans le couloir de la fac, elle entre dans la salle de cours. Je m’assois à côté d’elle et je ne lui demande rien. Je n’ose pas. Elle a maigri, elle me semble tendue, mais elle sourit, et me dit “J’ai des cousines en Allemagne. Une petite visite de famille.“ Elle avait l’art de couper court toute possibilité de discussion. C’était comme ça.  Elle ouvre aussitôt son document, sort ses feuilles et son stylo et reprend son sérieux. Le samedi suivant nous petit-déjeûnons ensemble. Elle est restée dormir. Je décide de lui parler. Pas avec des “je t’aime” pathétiques, mais peut être aurais-je dû ? Je lui raconte le plaisir d’être ensemble, et finalement je la regarde surtout. Elle a des yeux qui brillent comme des éclats de soleil sur la mer. De grands cils noirs. Elle a ses yeux merveilleux et elle me regarde aussi. Elle est timide cette fois. C’est vrai qu’elle est timide malgré tout. Timide sur les choses importantes, prête à se dérober. Elle me dit “ D’accord. On verra. Si tu veux je resterai  tout le week end prochain. On verra”. Elle ne veut pas me parler plus. Je n’y prête pas attention. Je suis heureux, oui, comme un imbécile. Elle enchaîne sur ce mémoire qu’elle doit rendre, il faudra qu’elle travaille quand elle sera chez moi, elle me prévient. On redevient sérieux mais nos coeurs se sont écoutés. Elle va s’installer chez moi par moments, quand elle le voudra. Du moins je le croyais.

Et j’ai cru que quelque chose commençait.  J’ai pensé de manière simple, comme s’il y avait une logique. J’étais naïf et je n’avais rien vu. Nous n’avons rien changé dans l’appartement qui lui convenait. J’ai mis quelques plantes de plus sur le balcon. Elle n’a pas eu le temps de les voir. Elle devait rentrer au pays cet été là. Elle est restée chez elle une semaine durant à préparer ses valises. Elle parlait moins, elle ne répondait pas aux questions. Je me suis dit qu’il ne fallait pas l’ennuyer, elle était inquiète de ce voyage sans doute, bien sûr il fallait la laisser seule. De toutes façons elle avait cette part secrète, ces échappées qui ne regardaient personne. J’aimais cela. Quel idiot : “J’’aimais cela !!”. C’est ce que je pensais comme un petit coq content de ce qu’il a et qui ne voit rien au delà de son petit monde. Son pays était au bord de la guerre, elle refusait d’en parler. Elle devait  renouveler une autorisation de sortie du territoire, les démarches s’étaient compliquées, elle avait échangé des fax en impasse avec l’ambassade irakienne 48 h avant son départ. Elle avait pleuré un soir. On mangeait ensemble, j’avais cuisiné un poulet aux champignons, le sifflet de la cocotte tournait doucement. En sortant de la cuisine pour la rejoindre dans la salle j’ai vu des larmes. Elle a vite souri en disant “ Non, ça va, je suis fatiguée c’est tout.”. Un revers de la main sur sa joue.

On est sortis, c’était la journée la plus longue de l’année. Au milieu des groupes de musiciens qui s’égayaient dans les rues, on a croisé un marché d’artisans. L’un d’eux vendait des tasses et se proposait d’écrire votre prénom. C’est elle qui a voulu le faire. Elle a demandé au potier de peindre sur l’anse de ce mug blanc, en porcelaine, un peu lourd. Elle l’a choisi. Il a souri, intrigué, et a dit “ Sur l’anse ?? On va essayer !”.  Je l’ai trouvé fébrile, cela ne lui arrivait jamais. Elle a épelé son prénom R-O-S-H-A-N-A et observé tous les gestes de l’artiste peignant, comme si chaque lettre fut vitale. Je ne me souviens de rien d’autre. Quel idiot !  Nous sommes rentrés avec le mug tout neuf, c’est elle qui l’a rangé dans le placard en haut, celui devant l’évier, à gauche. Elle l’a rangé dans le placard et n’y a plus jamais touché. Le lendemain matin je ne l’ai pas trouvée dans l’appartement. Il était 9h, il n’y avait aucune de ses affaires chez moi. Aucune trace de café, de thé ou de pain grillé. Je ne me suis pas inquiété tout de suite. Elle était libre et surprenante, elle allait repasser dans la journée. Le soir j’ai eu un appel de ses colocataires. Deux types venaient de passer, leur mettant sous le nez un document du ministère des affaires étrangères leur donnant mission de prendre tout ce qui appartenait à Roshana. Les filles n’ont rien pu faire, ça leur a pris dix minutes aux gars, visiblement très expérimentés. Aucune réponse aux questions, des carpes glacées. Repartis en voiture diplomatique.  Pris de panique j’ai couru à la cuisine et ouvert le placard au dessus de l’évier. Ouf ! Le mug était là.  J’ai tendrement serré l’anse dans ma main. Rassuré par cette présence, j’ai bu un thé. Je l’attendais déjà.

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