Tendre habitude

Il prend toujours le même mug pour le thé du matin. Ce mug est blanc en porcelaine épaisse. Sur l’anse est écrit “Roshana” en noir, en italique.  Il le trouve toujours à la même place, dans le placard du haut, dans la cuisine, à gauche de l’évier. Presque au dessus de l’évier en vérité. Lorsqu’il tient cette tasse tous les matins, sa main étreint ce prénom peint en lettres fines.

Cet appartement est le sien. Pas très grand, juste comme il faut. Une cuisine en entrant, à gauche. Un très long couloir où se glisse, encore à gauche, une chambre assez grande, côté Est. Face à elle la salle prolongée par un balcon d’un mètre vingt de large sur six mètres de long. C’est l’Ouest. Elle était contente quand elle l’a vu. Elle s’est précipitée sur la porte-fenêtre et est allée sur le balcon.

« Oh super la vue dis donc !  » Elle se retourne vers lui qui a du mal à suivre le rythme de ses observations. Tout à l’heure elle regardait les cinq brosses à dents sur le lavabo et lui posait des questions inutiles.

Non, il ne reverrait pas cette fille. Elle est trop imposante. Elle a trop de cheveux.  Son corps prend tout l’espace, cet espace bien à lui, bien rangé, à sa manière. Non, il était bien comme ça, semi célibataire. Libre quand il le décidait. Les brosses à dents c’était une petite manie. Des  usées et des neuves. Il mettait un temps à se débarrasser de ses nombreuses brosses à dents, les souples et les mi-dures, les étroites et les larges qui balaient tout terrain. Non, il ne vivait avec personne, ce n’était ni les brosses à dents de ses maîtresses ni celles de ses enfants.

Il ne se rappelle plus de ce premier rendez-vous chez lui, c’est elle qui lui racontait cette histoire de temps en temps. Elle était restée deux bonnes heures. Ils partageaient un cours sur la sémantique lexicale et elle s’inquiétait beaucoup du prochain partiel dans quinze jours. Il lui avait proposé de lui prêter des bouquins et de l’aider à faire le tri dans ses notes de cours. D’origine iranienne elle était à l’aise à l’oral mais la prise de notes en direct c’était autre chose. Elle empruntait souvent les cours d’une copine pour reprendre tout cela au calme chez elle. Elle bossait. Cela lui plaisait. Il n’était pas un petit branleur. Il avait peu d’humour sur certains sujets. En gros, il était sérieux. Elle aimait cela aussi. C’était inattendu pour un français. Elle a eu 15 à ce partiel, ce jour là il ont bu un café sur le campus, juste tous les deux,  et pour lui le jour du premier rendez-vous c’est ce moment là. Les hommes ne sont pas les femmes, lui disait-elle en se marrant. Parce qu’ils avaient fini par vraiment bien rire ensemble et trouver tous les interstices de bonheur pour s’y vautrer comme il fallait.

Elle parlait souvent de sa famille. De son père médecin et surveillé par la police. De sa mère qui pleurait beaucoup depuis qu’elle avait perdu sa mère et sa soeur qui avaient toujours vécu dans la maison avec eux. Une soeur handicapée qui n’aurait de place nulle part dans la société, pour laquelle on ne pourrait organiser aucun mariage, et que sa mère considérait comme son deuxième enfant puisqu’elle n’avait eu qu’elle, Roshana. Roshana s’était réfugiée dans les études, encouragée par son père qui ne se consolait pas de ne pas avoir de fils. Il était sévère et voulait qu’elle réussisse. Elle avait pu étudier au Lycée international de Téhéran puis obtenir une bourse pour entrer à l’Université française. Elle n’avait eu aucun mal à s’intégrer mais trouvait la vie quotidienne triste, sans saveurs, sans odeurs. Elle écrivait toutes les semaines à ses parents. Puis un peu moins. Ils ne pouvaient se payer le voyage. Elle retournait chez elle tous les deux ans. Quand il l’a rencontre elle partage un minuscule appartement avec deux étudiantes étrangères, une espagnole et une roumaine. Un curieux trio. Il ne va jamais dans cet appartement de filles, il n’est pas à l’aise, il s’y ennuie. Il passe la chercher quand ils vont au cinéma ou au restaurant, il reste sur le palier. Elle est toujours prête, elle le connaît, elle se dépêche.

Six mois plus tard, il ne sait comment lui en parler, mais il aimerait bien qu’elle reste un peu plus chez lui maintenant. Maintenant qu’ils… ? Les fins de semaine, par exemple. Chacun pourrait avoir son petit bureau pour réviser les cours et lire dans son coin. Ils feraient la cuisine ensemble plus souvent. Il aime quand elle prépare des plats à “la maison”. C’est à dire “chez lui”.  Il voudrait qu’elle laisse des bouts d’elle chez lui et que ce soit un genre de “maison” par moments.

C’est un samedi de juin, au petit-déjeuner. Elle est restée dormir, elle le fait de plus en plus facilement. Il lui parle. Il ne veut pas l’accabler avec des “je t’aime” il trouve cela pathétique. Il part de l’idée qu’elle le sait plus que tout autre chose. Il trouve des tangentes, parle du plaisir d’être ensemble, et parle le moins possible. Il la regarde surtout. Elle a des yeux qui brillent comme des éclats de soleil sur la mer. De grands cils noirs. Elle a ses yeux et elle le regarde aussi. Elle est timide cette fois. C’est vrai qu’elle est timide malgré tout. Timide sur les choses importantes, prête à se dérober. Elle lui dit “ D’accord. On verra. Si tu veux je resterai  tout le week end prochain. On verra”. Elle enchaîne sur ce mémoire qu’elle doit rendre, il faudra qu’elle travaille, elle le prévient. Ils redeviennent sérieux mais leurs coeurs s’entendent.

C’est ainsi que cela a commencé, cette histoire de “maison”, d’être là. Il n’a rien changé dans l’appartement qui convenait à Roshana. Il a mis quelques plantes de plus sur le balcon. Elle n’a pas eu le temps de les voir. Elle devait rentrer au pays cet été là. Elle est restée chez elle une semaine durant à préparer ses valises. Elle parlait moins, elle ne répondait pas aux questions. Il s’est dit qu’il ne fallait pas l’ennuyer, elle était inquiète de ce voyage sans doute, bien sûr il fallait la laisser seule. La situation politique était tendue. Roshana devait  renouveler une autorisation de sortie du territoire, les démarches s’étaient compliquées, elle avait échangé des fax en impasse avec l’ambassade iranienne 48 h avant son départ. Elle avait pleuré un soir. Ils mangeaient chez lui, c’est lui qui avait cuisiné. En sortant de la cuisine pour la rejoindre dans la salle il avait surpris ses larmes. Elle avait vite souri en disant “ Non, ça va, je suis fatiguée c’est tout.”.

            Ils étaient sortis, c’était la journée la plus longue de l’année. Au milieu des groupes de musiciens qui s’égayaient dans les rues,  ils avaient croisé un marché d’artisans. L’un d’eux vendait des tasses et se proposait d’écrire votre prénom. C’est elle qui avait voulu le faire. Elle lui a demandé de peindre sur l’anse. Le potier a souri, intrigué, et a dit “ On va essayer !”.  Il l’avait trouvé fébrile. Elle avait observé tous les gestes de l’artiste peignant son prénom comme si chaque lettre fut vitale. Il y repense tout autrement aujourd’hui. Il était distrait à l’époque. Quel idiot ! Ils sont rentrés avec le mug tout neuf, c’est elle qui l’a rangé dans le placard en haut, celui devant l’évier, à gauche. Elle l’a rangé dans le placard et n’y a plus jamais touché.

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5 réflexions sur “Tendre habitude

    1. Oui j’aime bien, c’est un genre de brouillon écrit d’un coup mais ce qui m’intéresse c’est que ça me remet un peu en selle et ça m’est venu sans prévenir.
      Je l’ai mis dans l’atelier « routines » sur l’atelier Scribu, tu iras voir ce que JMD en a dit, tu me diras…

  1. ben en fait, ça y est , j’ai réussi à créer une page perso, mais j’ai cafouollé entre mes deux comptes gmail et je ne peux plus modifier , alors que j’ai une coquille répèt..argh!
    bon , là, pas le temps de persister là dessus , prépare mes séances de demain
    bisous!

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