J’aurais dû m’en douter

J’aurais dû m’en douter que cette année allait être mémorable.

J’étais agréablement installée pour mon dernier contrat temporaire de remplacement joyeux jusqu’en 2017 quand l’argent vint à manquer pour nous payer. L’ambiance au boulot était déjà inquiétante quand Charlie vint aussi à manquer. Tombés sous les balles.

On savait que tout le personnel ne resterait pas en place et il a fallu trois mois encore pour le vérifier. Trois sont partis en avril, les premiers, puis moi en mai. Rien de cela n’était programmé ça nous est tombé sur le crâne. Trois sont encore au chômage.

Dans la foulée, Charlie s’était pris une balle. Tir groupé. Inimaginable, même si… Je ne peux plus entendre la voix de Bernard Maris sans avoir la gorge serrée et les larmes aux yeux. De tous il est celui dont j’étais proche au moment où, puisqu’on l’écoutait avec ravissement sur France Inter. Il est essentiel, il a manqué toute l’année, il continue de manquer. Son intelligence, sa pédagogie, son humour caustique et sa culture immense. Le capitalisme s’en prenait plein la tronche avec une révérence tenace et extrêmement argumentée. Il croyait au monde, aux mondes possibles, à la force des humains. Il est mort assassiné par des crétins et cela m’est tombé sur la gueule et je n’en reviens toujours pas. Idem pour tous, bien sûr. Ils ont pris cher. Ils ont pris pour nous. L’année commençait. On était pas prêt d’en revenir.

Nous au boulot on s’est fait psychodrames sur psychodrames et pour la première fois de ma longue carrière, j’ai quitté un job sans l’avoir voulu. Et même que ça m’emmerdait un max. Tout semblait bien goupillé pis tout s’est dégoupillé. Les grenades étaient lâchées. L’année a continué sans continuer. Les morts ont continué de mourir, mari et femme d’amis, voisin sympa, on se demande où l’année allait chercher tout ça. Même des arbres sont tombés, à côté de mon jardin, les hommes aiment faire tomber les arbres armés d’outils qui font du bruit.

Il a fait très chaud l’été. J’ai fait le deuil du boulot. Je me suis ramassée. Tout était différent à la maison  » la chômeuse et le retraité  » c’est pas toujours le conte de fées mais les faits sont tenaces. Novembre est arrivé. Il faisait beau pourtant, c’était bizarre, c’était pas un novembre sombre. Ce fut pire. Comme si on n’avait pas pigé en janvier, on a eu une deuxième dose. C’était fini les enfants gâtés. Le petit pays abrité, avec des gens qui se plaignent tout le temps. La violence faisait partie de la vie, on avait remarqué, maintenant on serait touchés. Alignés face au mur, il faudrait se battre. Se battre fort. La casse est ancienne. La casse est lourde. Des mômes sont devenus des monstres, ils sont partis de chez nous, des mômes qui n’ont pas trouvé la vie, des apatrides de l’existence. La misère engendre la misère et la destruction. On va où ? On va comment ? Où est le traineau du Père Noël, nom de Dieu qui m’a foutu un monde pareil ? Moi, toi, nous, eux. C’est là. On repart sur la case départ. On reprend les essentiels, le Monde a soif de beauté, de culture, de mains dans les mains, la nourriture c’est ça, la première bouffe vitale c’est l’amour.

Finalement le vote FN est une plaisanterie dans la farce mondiale. On est un hamburger à couches sans fin. On ne peut plus avaler. C’est avarié. L’intelligence qu’il va falloir est immense. Dernièrement une amie pestait contre la peur de l’autre, cette impossibilité de créer des lieux ensemble, d’oser se mêler. On défait le tricot. On refait le crochet. Un bonnet, une écharpe, un tapis pour le salon ?

L’année a passé et je m’habitue. Choc après choc, je mets de la mousse dans mes coins. Je ne sais plus vivre en regardant loin. Alors je cultive des couleurs, je t’envoie des fleurs, je colle des guirlandes de papier, je les mets dans des enveloppes. Les enveloppes et le courrier datent d’un temps perdu, je timbre pourtant, je timbre éperdument. Je t’écris en musique, je re écoute de la musique. Je n’écris plus mais j’y pense. Les mots s’installent et prennent du poids dans mon silence. Je pense à vivre ailleurs. Je pense à changer quelques petites choses. Je regarde tout à l’heure le soleil au travers des baies d’églantines accrochées au tronc du robinier et je voudrais les photographier, non pas elles exactement mais mes émotions au travers de l’air. Les merveilles et le débordement. Ce que je ne te dis pas. Tout ce que tu m’as donné. Mon impuissance totale. Mes bras ballants. Mon amour, mon amitié, que je voudrais envoler, assurer, te donner sans les peurs, sans les regrets. Débordée, je suis, tu vois, cette année. Débordons ensemble, si tu veux bien. On sera la vague, le festin, la clochette qui résonne en haut du sentier.

 

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