Ne dis rien

Non ne dis rien. Les mots et les phrases, cette conversation s’emboîte trop dans mon corps. Non ne dis plus rien, levons nous, allons dehors. Toutes les conversations s’emboîtent dans mon corps, mon habitat, ma maison, et ce corps est trop plein. Ma digestion est lente. La digestion de toi, la digestion de qui tu es, les phrases s’accumulent et mon esprit ne peut tout engloutir. Viens, retournons dehors, promenons le chien, parler de lui, de ses petites manies, de son beau caractère, me fait du bien. Coule le reste, toute cette vie qu’on raconte. Et qui ne rime à rien, qui se tortille dans ma gorge, qui entre dans mon estomac et mon foie, qui oxyde mes poumons et trifouille mon coeur. Toutes ces vies relatées cela n’aboutit pas. Viens, courons dans les bois, sautons les ruisseaux, écoutons les petits oiseaux.

Mon amie est repartie. Elle est faite de forêts, elle se glisse dans le bleu du ciel de chez elle où l’hiver n’existe pas. Elle marche seule et ne comprend pas pourquoi les gens ne dorment pas dehors comme elle. Elle dit  » Je dois voir le soleil se lever et se coucher chaque jour, dans la nature, pour me sentir bien exister. »

Non ne dis plus rien. Mes bras s’ankylosent, mes veines retiennent trop d’informations et réfléchir à la vie creuse mes rides, éteint mes yeux. Allons sur le chemin, silencieuses nous regarderons la mer, le bois, le sable, les montagnes, les mésanges chanteront le printemps en hiver comme aujourd’hui. Des petites rigoles d’eau bruissantes chatouilleront mes oreilles.

Dans la voiture tandis que je conduis, de retour de la piscine, je revois notre dernier chat dans sa cage après son opération. J’avais insisté lourdement pour être auprès de lui avant qu’on nous le rende, je voulais le retrouver vite. Je suis entrée dans la pièce où les petits opérés attendaient. Je l’ai vu, recroquevillé, un peu mouillé et sali, son immense pansement autour du corps. Prostré, prenant sur lui. Quel soulagement la porte de sa boîte qui s’ouvre et on nous laisse tous les deux ! Je mets ma tête dans la cage, je pose mon front sur le sien, je le tiens dans mes mains. Je sens tout son être qui revient, qui s’abandonne, qui s’éclaire de ne plus être seul souffrant, endormi, apeuré. Nous restons immobiles ne faisant qu’un, tout ce temps où je lui chuchote mon amour en le prenant dans mes bras autant que je peux, toujours ma tête contre la sienne. Nous ne nous séparerons plus. J’ai su en cet instant que cette opération était une erreur, un point de non retour dans sa maladie. Je ne l’ai plus quitté des bras. Nous étions en fusion de recouvrement. Tout comme nous le fûmes durant son dernier jour, peau contre peau, sans un millimètre de distance possible. De bras en bras, de ventre en ventre.

De tous ces souvenirs qui font pleurer il faut faire un bouquet, une liasse aimante et se dire que c’est nous, c’est notre vie avec le vivre, il faut trouver un beau ruban et assembler ce qui engendre inlassablement les larmes pour oser y revenir s’il le faut mais ne plus en mourir.

Viens, marchons sur les nuages, sautons sur les vagues, marchons sur l’eau. Ne dis plus rien.

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