Une page à 210 euros

Aujourd’hui, ce matin, j’ai fait une nouvelle expérience. Je ne suis pas mécontente de moi.

Il y a trois semaines j’ai contacté ma mutuelle pour changer de contrat, en prendre un moins cher. A la permanence de mon village on m’a dit non. On m’a promis de contacter les chefs, mais on m’a peu laissé d’espoir, on m’a dit de ne pas me manifester aucun recours personnel n’est possible. Je suis sortie dévastée. Ma cotisation trimestrielle a trop augmenté, presque 200 euros par trimestre et pour mes 540 euros d’allocation chômage mensuelles ce n’est pas possible.

Vous auriez dû venir avant, m’a-t-on dit. Date limite 15 février. Le  18 février j’étais devant la permanence fermée…puis encore fermée une semaine. On était début mars quand j’entrai enfin dans le bureau. « Vous auriez dû venir avant ». Sur le coup j’étais en colère et désespérée. Paniquée, même. J’ai téléphoné deux fois aux agences départementales. J’ai été bien reçue. Mais toujours : non. J’ai alors écrit une lettre, un texte, pas pour réclamer car j’avais compris. Je m’étais résignée, et calmée. Mais j’ai eu besoin de m’exprimer par écrit, puisque c’est ma survie, ma façon de tenir debout quand je suis ébranlée. J’ai travaillé trois ans  dans cette mutuelle sur un programme social destiné aux jeunes. J’étais chargée de mission en santé publique. Un très bon job. J’ai travaillé avec des adhérents, dans une dynamique d’entraide aux autres, d’ouverture, une dynamique militante. J’ai écrit tout cela aussi dans la page de texte ( format A4 ) que j’ai glissé dans la boîte de l’agence locale ( mon ancien Q.G de 1997 à 2000) et j’ai envoyé ce texte par mail à deux agences plus importantes. Ma part était faite. Je n’attendais rien. J’étais bien, soulagée et décidée à profiter de ma mutuelle trop chère pour me payer gratis deux paires de lunettes. Moi qui n’ai quasi pas utilisé mon contrat depuis 1998. Allez zou, soyons malins !!

Contre toute attente j’ai reçu deux mails de la responsable régionale de la communication. Je l’ai remerciée et l’ai envoyé paître, lui expliquant que je quitterai la mutuelle en décembre, écoeurée. Il y a deux jours un chef local m’a téléphoné pour me dire qu’on m’accordait le droit exceptionnel de modifier mon contrat en cours d’année, le 1er avril et seulement à cette date. Chose que je viens de faire ce matin. Mais ce matin, je me retrouvais devant la salariée qui avait sagement dit non, contacté les mêmes chefs qui lui avaient dit Non. Je m’en foutais à présent des histoires de fric, je m’étais recomposé l’année telle que, j’en avait pris mon parti, j’avais déjà un devis sympa pour des lunettes, na. Mais je voulais être conciliante avec cette salariée, me retrouver sur un bon pied, l’écouter, avoir une bonne relation. Je suis comme cela, est-ce les boulots d’écoute, d’animation, d’empathie ? Je suis capable de  donner un bâton pour qu’on me batte si l’autre en a besoin et que cela me convient aussi. Je n’avais pas aimé le ton condescendant du chef au téléphone, qui cherchait un peu à me culpabiliser et me mettre mal à l’aise.

Ce matin j’ai d’abord trouvé une femme rêche, pas souriante, qui m’en voulait un peu aussi peut être ou du moins avait le sentiment que tout le monde se fichait d’elle. Injonctions paradoxales, pantin de ses chefs, elle devait obeïr sur une décision totalement subjective à l’encontre des consignes qu’elle essaye de suivre, quitte a agresser des clients qui réclament mais n’obtiennent. Petit à petit je lui fais comprendre mon état d’esprit, ma surprise et mon envie quasiment de refuser ce passe-droit au nom d’une justice pour tous. Petit à petit elle m’a dévoilé comment les choses se sont manigancées, combien cela l’agaçait aussi. On a essayé de comprendre le retour de manivelle. Pour elle il s’agit de me garder à tout prix car je ne dépense rien, comme je l’écrivais dans ma lettre ( « …et ils ont tout vérifié, vous savez ! »). Bref, nous avons échangé avec gentillesse et ironie et je lui ai confirmé que je quitterai sans doute la mutuelle. On s’est donné rendez-vous en octobre et on a souri. Quittes. Et pour ma part heureuse, plus encore de la relation retrouvée, raccordée pourrais-je dire, entre nous, entre nous du petit niveau d’en bas.

J’ai appris que si les tarifs de mon contrat avait tant augmentés ( plus que les 3% par an de rigueur) c’est que ce « groupe » devait être déficitaire pour la mutuelle, c’est à dire que les adhérents dépensent un max sur leurs soins ( genre  paient 800 euros / an mais en font dépenser des milliers à la mutuelle…) et donc, sur ce groupe là l’augmentation des tarifs est plus grande que sur un autre. J’ai donc appris que personne ne subissait la même augmentation. C’est selon l’utilisation des clients. Je ne suis pas ressortie aussi naïve qu’a mon arrivée. Pas de nouvelles lunettes mais 210 euros économisés sur mes prochaines cotisations 2016. Ma plume me rapporte 210 euros, c’est la première fois qu’un texte me rapporte des sous.

Retourner chaque situation difficile est indispensable pour vivre. Sinon c’est impossible d’être heureux. Ne pas regretter et tirer profit des tracas modestes ( comme celui ci). Ne pas s’appesantir sur des systèmes qui vous écrasent un poing dans le nez quand vous demandez, quémandez. J’ai ressenti une violence en moi, la violence du mur posé sans recours, sans écoute. Une forme d’injustice intolérable qui m’a poussé vers un texte-manifeste et hommage à l’entraide et la compréhension. Curieusement ce texte a été lu et a provoqué une réaction. C’est la première fois que je vis cela, cela soulève en moi divers sentiments, analyses et questionnements. Partagés. Mitigés. Une seule chose à retenir : lâche-toi, dis ce que tu penses quand plus rien n’est à perdre, quand tu parles avec tes tripes de tes valeurs. Peu importe le résultat. Le fond résonne et te rend humain, toi, au moins.