Retrouver l’innocence

Je m’assois sur les marches. Au soleil. Devant le boulevard. Mes genoux repliés, les mains sur les cuisses. Je suis assise, je ne fais rien, j’observe la circulation, la rue, les piétons, la ville, le soleil, le trottoir, ce couple qui passe et sourit.

Je me dis qu’adolescente je m’asseyais souvent dehors, dans la ville, au sol ou sur des marches, souvent avec les amis. On discutait, on attendait, le bus par exemple, on rêvassait. Comme c’est agréable d’être assis sur trois marches mon sac posé de côté et ne rien faire d’autre qu’être bien là. Le soleil chauffe, je ferme les yeux.

Le monde était parti, une brèche ouverte, le monde  revient. Je suis au milieu du seïsme. Ouvert, refermé, ouvert, refermé. Le seïsme m’entoure, m’étreint, puis le soleil vient, je suis assise dehors dans la rue, sur un perron inconnu et je ne gêne personne comme personne ne me gêne, au contraire. Je suis le paysage, je suis au milieu. La ville va et vient. Il est 13h on n’est pas trop encombré, trop dérangé par les bruits, juste ce qu’il faut. Et je repense à la lycéenne que je fus. Le corps libre de se poser où il veut, conquérant le monde, assis sur les trottoirs, regardant passer les passants. Les passants du Monde. Une rue, des voitures, un soleil ouvert dans le ciel. Deux pieds posés, les genoux pliés, le dos un peu courbé. Un manteau, un bonnet, une écharpe douce, des gants. Je suis bien là, cela faisait combien de temps que je ne m’étais pas arrêtée, simplement pour sentir le temps passer, me dépasser, sans me prendre, sans me tirer, m’y prélasser ? Oui, je me prélasse, assise sur le perron inconnu, à la vue de tous, je m’impose à la vie, un moment qui remonte le temps, qui remonte mon cours, un ruban se déploie sur le paquet qui s’ouvre. Cadeau.

Une brèche s’était ouverte, le monde revient à moi. Mais je n’ai plus les mêmes bras, les mêmes yeux,  plus rien n’est évident. C’est une nouvelle planète sur laquelle je dois vivre. Je trouve que le Monde a changé peut être plus vite que moi. Je trouve que le Monde s’est compliqué et est devenu incompréhensible. Tous les bouts sont mêlés, je suis fatiguée d’avance à l’idée de le comprendre. Je dois laisser glisser beaucoup plus de choses dans mon esprit. Entendre mais ne pas retenir, concilier l’avant et l’après sur des planètes de ma vie, différentes. 2015 a été une année où le réel a explosé à ma figure, avec son sang, sa cruauté. Une impossible existence. Les morts ont été publiques et privées. Des amis ont perdu leurs aimés. Nous avons tous perdu de l’amour, du sens, de l’innocence. Cette innocence que je dois malgré tout retrouver. Et quand cela revient, lentement, innocemment, je me vois plus grande, plus accueillante, plus troublée et comblée.  Chaque petite lutte pour ne pas sombrer, ni dans la colère, ni dans le rejet, ni dans la douleur, ni dans le retrait, ni dans la peur, chaque petite minute de cette lutte vaut une vie.  Alors ce moment, assise dehors dans le beau temps aujourd’hui, ce moment était un profond bonheur où j’ai pu me regarder et retrouver une foi. Un moment de remise au monde.

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2 réflexions sur “Retrouver l’innocence

  1. Avec toi dans cette lutte dont tu parles, c’est peut-être effectivement la seule qui vaille… « chaque petite minute de cette lutte vaut une vie. » Oui c’est beau… juste de quoi nous redonner innocence et sens à notre existence.

C'est ici qu'on cause...

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